Honneur à Jules Fontaine Sambwa à l’Université alternative de Pole Institute

Ce samedi 7 avril 2018, lors de la séance hebdomadaire de l’Université alternative de Pole Institute à Goma, le Club pour l’éveil du Congo et la renaissance africaine a rendu hommage à Jules Fontaine Sambwa, fondateur du Club Zaïre 2000 et éminent économiste congolais disparu il y a plus de deux décennies déjà. C’est autour de la brûlante question de la monnaie africaine que cet hommage s’est articulé, à partir des principes de réflexion et d’action que Jules Fontaine Sambwa avait donnés aux recherches entreprises par des intellectuels congolais au sein du Club Zaïre 2000. Nous offrons ici au grand public le texte des professeurs Kä Mana et Tshiunza Mbiye qui a servi de base aux débats entre les jeunes de l’Université alternative. Il s’intitule : Monnaie, indépendance et servitude, Penser la monnaie africaine à la lumière de l’action de Jules Fontaine Sambwa.
 
                                               Monnaie, indépendance et servitude
                  Penser la monnaie africaine à la lumière de l’action de Jules Fontaine Sambwa

                                                     Par Kä Mana et Tshiunza Mbiye
 
Parmi les problèmes qui préoccupent l’Afrique actuelle, la question de la libération des monnaies africaines par rapport aux puissances dominantes du monde d’aujourd’hui prend de plus en plus d’ampleur dans l’espace public et dans les débats intellectuels. Telle qu’elle est posée, elle concerne le choix entre l’indépendance réelle de nos nations et la servitude des Africains dans l’ordre néolibéral. Il s’agit, pour notre continent, soit de s’élever à une certaine hauteur de puissance que garantirait une monnaie africaine forte au niveau panafricain ou à l’échelle de nos grandes régions, soit de sombrer dans la faiblesse, imposée ou volontairement assumée, d’une économie sans souffle dont la monnaie ne peut tenir qu’avec de béquilles étrangères et la garantie d’un chapiteau constitué par des grandes aires économiques comme les Etats-Unis, la Chine ou l’Union européenne.

Souvent, on aborde cette question de la monnaie en Afrique sans se donner des principes directeurs qui permettent d’en clarifier les enjeux et de trouver des solutions à la fois rationnellement solides et défendables du point de vue éthique. Pourtant, sans ces principes préalables, le débat tourne en rond et se perd dans des prises de position où la phraséologie idéologique et les émotions en folie, souvent à court-terme, ne servent pas les vrais intérêts de l’Afrique ni  le grand dessein dont notre continent a besoin pour imposer sa présence dans le monde actuel.

C’est à l’honneur de Jules Fontaine Sambwa d’avoir légué à la République Démocratique du Congo des repères théoriques et des orientations dont il est aujourd’hui urgent de rappeler la fécondité pour éclairer la voie à prendre au sujet du choix entre indépendance et servitude monétaires dans l’Afrique d’aujourd’hui.

Le premier principe sur lequel il a fermement insisté, c’est la construction de la citoyenneté responsable pour donner aux pays africains la conscience d’être des nations animées par une forte volonté collective de construire une grande destinée dans un être-ensemble politiquement soudée. Avant de quitter la terre pour rejoindre les ancêtres, c’est sur cette voie que Jules Fontaine Sambwa avait voulu  engager la République du Zaïre en fondant le Club Zaïre 2000 dont l’ambition était de réunir les grandes intelligences du pays et de les conduire à réfléchir sur les orientations économiques, politiques et culturelles pour unir la nation et faire de chaque Congolais un citoyen responsable du destin du pays.

Dans le problème de la monnaie qui secoue aujourd’hui l’Afrique, il est impératif de savoir qu’une monnaie ne devient forte pour un peuple que si les citoyens ont foi en elle et la considère comme un trésor national qu’il faut défendre à travers des attitudes véritablement citoyennes. Sans la confiance des citoyens en leur monnaie, celle-ci n’a aucun poids. Cela vaut à l’échelle d’une nation comme à l’échelle de chaque région d’Afrique ou à l’échelle de toute l’Afrique. C’est dans la mesure où nous construirons dans notre continent des espaces de confiance réelle en nous-mêmes et entre nous-mêmes que nous pourrons espérer avoir un jour une monnaie qui compte vraiment et sur laquelle nous pouvons compter. Nous comprendrons alors qu’avant d’être une réalité économique, la monnaie est avant tout une réalité d’anthropologique politique. Elle dévoile ce que les hommes sont, ce en quoi ils croient et c’est pour quoi ils veulent vivre ensemble, politiquement parlant. On ne peut pas en mesurer le poids réel sans mesurer le poids réel des hommes en tant que citoyens : le poids des normes politiques qui les font vivre et le poids des liens qu’ils tissent ensemble pour être une nation, une culture ou une civilisation.

Jules Fontaine Sambua avait compris une autre vérité essentielle à partir de laquelle il est nécessaire de méditer aujourd’hui le destin de la monnaie en Afrique. Il avait compris que la force d’une nation est dans la fécondité de ses institutions économiques, dans la solidité de leur gestion financière et dans la richesse des liens d’échange avec d’autres nations sur la base des relations gagnant-gagnant. Ayant observé attentivement le régime de Mobutu dont il a été un pilier en tant que directeur de la banque centrale et premier ministre, et la manière dont la monnaie zaïroise avait subi d’énormes fluctuations dans ses relations avec les grandes monnaies étrangères, il avait acquis la conviction qu’on ne peut pas rêver d’être un pays qui compte dans le monde et sur lequel le monde peut compter si on ne construit pas une économie forte où l’échange, au lieu d’être inégal, s’affirme comme un échange d’inter-enrichissement. Au sein du Club Zaïre 2000, cette préoccupation d’une économie d’inter-enrichissement fécondait les recherches à conduire sur le destin de notre nation dans le monde. Il nous fallait une économie forte dans un système où les institutions économiques et financières soient organisées et gérées selon une logique du bonheur pour les citoyens, d’équité dans les relations d’échanges avec les autres nations et de générosité pour les  pays les plus pauvres et les plus démunis.  Selon ce principe, la monnaie devenait l’expression de la santé économique, de l’énergie du commerce, de l’abondance des échanges, de la joie de vivre des citoyens et de l’esprit du partage où une nation montre son esprit et sa sensibilité face aux problèmes des autres pays. Dans l’Afrique d’aujourd’hui, il n’est pas possible de déconnecter la question de la monnaie de cette philosophie globale. Si l’on veut échapper à la servitude et créer une monnaie ou des monnaies africaines fortes, c’est sur les bases économiques de cette réalité monétaire qu’il est bon de se concentrer. C’est cet esprit qu’il convient de lui insuffler. On a en Afrique beaucoup de pays qui ont leur monnaie et qui demeurent pourtant dans l’état de servitude à cause de leur pauvreté économique et financière. Il y en a d’autres qui vivent sous le chapiteau des pays étrangers avec une monnaie de servitude sans non plus sortir de la spirale de la pauvreté pour entrer dans une véritable dynamique d’émergence ou de développement. Face à ces situations, il est bon de conclure que le problème de la monnaie en Afrique n’est pas un problème de choix idéologique entre l’indépendance ou la servitude, mais un problème de la capacité d’organiser des économies viables et de les intégrer dans le champ des réseaux économiques et financiers mondiaux sans perdre sa propre force créatrice comme communauté. Il s’agit d’un problème d’imagination, d’inventivité et d’organisation dans les sphères économiques, financières et commerciales, à la fois dans une perspective endogène et dans une perspective  des relations multilatérales gagnant-gagnant.

De ces deux premiers principes, politique et économique, jaillit un troisième principe qui les relie profondément et fermement entre eux : celui de l’inextricable relation entre économie, éthique et monnaie dans la vie d’une nation et dans les relations de cette nation avec d’autres nations. Cette relation est celle de l’anthropologie politique  et de l’économie concrète. Elle se fonde sur l’éthique comme garantie de la justice et de l’équité pour nouer les liens entre les monnaies et définir le système d’échange. Ici, c’est l’ordre mondial dans son ensemble qui est visé. Jules Fontaine Sambwa avait  constamment cet ordre en esprit. Quand il a lancé le Club Zaïre 2000, il savait que le Zaïre était dans le monde comme le monde était au Zaïre. Il savait que la garantie de la stabilité du Zaïre comme pays et comme monnaie dépendait de la qualité des liens que les Zaïrois nouaient avec les autres pays. Il en est de même pour tous les pays aujourd’hui : leur destin dépend de l’éthique des liens économiques et de la solidité des règles que les institutions internationales peuvent édicter pour fluidifier les relations internationales et les relations entre les monnaies. Actuellement, le système mondial est pourri par le néolibéralisme et ses principes pathologiques du profit, des inégalités, des injustices et des dominations qui rendent le monde inhumain. La bataille à mener pour les pays africains, c’est celle de la construction d’un autre monde possible, à travers l’intensification des indignations, des protestations et des révoltes constructrices contre le désordre dans lequel le néolibéralisme a plongé le monde.

Dans cette bataille, en matière économique, en matière financière comme en matière spécifiquement monétaire, on attend de l’Afrique de nouvelles utopies pour ouvrir une nouvelle voie à l’humanité tout entière.  On attend de l’Afrique l’inattendu, le nouveau possible  à. C’est là que Jules Fontaine Sambwa devient une voix d’avenir : le prophète qui appelle le monde, l’Afrique et le Congo à l’invention de la nouvelle humanité où la monnaie, loin d’être coincée dans le choix entre indépendance orageuse et servitude déshumanisante,  offre aux êtres humains la fécondité de leur humanité, c’est-à-dire la re-création, la nouvelle création de la monnaie comme espace du bonheur partagé.

C’est l’honneur de Jules Fontaine Sambwa d’avoir ouvert des perspectives pour cette vision de l’avenir de la monnaie aujourd’hui.
 
 
 
 
 

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