Le dilemme des jeunes à l’université alternative : partir étudier à l’étranger ou rester au sein des universités congolaises pour les changer?

Le samedi 8 septembre 2018, dans le cadre de la discussion sur la renaissance africaine  à partir d’une vidéo-conférence sur  « l’Afrique dans la mondialisation », un grand débat s’est ouvert autour de la question : faut-il aujourd’hui pour les jeunes Congolais partir faire les études en Occident ou convient-il qu’ils restent dans les universités congolaises en crise et se battent pour les changer ?
Le débat a surgi quand, après avoir suivi la conférence du professeur Kabongo Malu sur vidéo, les 95 jeunes (19 filles et 76 garçons) présents à la séance hebdomadaire ont accueilli une jeune dame venue du Canada. Cette dame est à Goma pour faciliter l’entrée des jeunes congolais dans le monde universitaire canadien, dans le cadre des initiatives d’une organisation de la diaspora dont l’ambition est de faire étudier les Congolais dans les meilleures universités d’Amérique du Nord.

Après l’intervention de cette invitée, la question a été posée par un jeune de savoir pourquoi, alors que l’université alternative déconseille souvent aux jeunes de se lancer dans l’aventure de l’immigration, elle donne maintenant l’occasion à une immigrée de la diaspora canadienne de venir convaincre les étudiants de Goma de tenter leur chance au Canada. Un autre participant  rappela une conférence présentée par le professeur Benoît Awazi à Goma, il y a à peine un mois, conférence où cet intellectuel congolais découragea les velléités de départ à l’étranger pour les jeunes congolais. Awazi venait aussi du Canada où il anime un Cercle intellectuel des Africains et Afro-descendants à Ottawa. Il avait insisté sur les conditions serviles dans lesquelles se trouve la diaspora noire en Occident et demandé aux jeunes de ne pas aller accroitre les misères que leurs congénères vivent là-bas. Qui faut-il écouter ? Awazi ou l’intervenante du jour qui a une idée plus positive de l’immigration au Canada ?

Au professeur Kä Mana, qui penchait vers la position du professeur Awazi, un jeune stagiaire allemand venu d’Allemagne pour un séjour de quelques mois à Pole Institute rétorqua : « Vous jeunes congolais, vous n’avez rien dans vos universités, ni bibliothèque, ni infrastructures, ni avenir. Vous ne devez pas écouter les vieux qui, eux, ont étudié chez nous en Occident, et qui vous découragent, vous, de venir étudier chez nous où les universités sont meilleures que chez vous. »
Il n’en fallait pas plus pour que l’auditoire s’échauffe et soit divisé en deux camps : le camp des ceux qui en ont marre de la crise congolaise et le camp de ceux qui croient qu’on peut changer le Congo et ses structures universitaires. Le débat fut houleux, argument contre argument.
 Pour ceux qui soutenaient Awazi, ils rappelèrent le fond de la pensée de cet intellectuel congolais vivant au Canada et son témoignage : « ayant passé plus de 20 ans d’études et de recherches en France et au Canada, je me suis rendu compte que les études doctorales consistent uniquement à lire des ouvrages et revues sélectionnés par des Écoles de pensée qui veulent reproduire leurs idéologies hégémoniques en leur donnant un caractère normatif et universel. Pourquoi les Africains – surtout la plupart des professeurs d’universités parmi eux – ne pourraient pas ériger des universités aussi compétitives que Harvard, Columbia, Mac Gill, La Sorbonne et Louvain-La-Neuve dans leurs propres pays au lieu d’envoyer uniquement les plus riches dans les universités occidentales d’Europe, du Canada et des États-Unis ? » Au fond, l’intellectuel congolais du Canada dit aux jeunes que ce qu’ils croient aller apprendre en Occident, ils peuvent le construire dans nos pays si nos pays ont une politique d’éducation solide et ambitieuse. En allant en Occident, on croit que l’on apprend quelque chose de nouveau alors qu’on se laisse seulement inféodés aux idéologies dominantes que le monde occidental élabore et diffuse dans le reste du monde, en fonction de ses intérêts.
Du côté des jeunes défenseurs de l’urgence d’aller étudier en Occident, le son de cloche dut différent. On rappela que les Chinois se sont développés à partir de la vigueur de leurs jeunes qui sont allé apprendre en Occident et sont revenus construire leur pays. Certains y sont restés  et ont volé le savoir occidental pour l’envoyer en Chine. Les Japonais ont fait la même chose. Les Indiens aussi. Et les Coréens du Sud.  Faudra-t-il que les Congolais soient,  eux, incapables de réussir là où les autres ont réussi ? Pourquoi faut-il s’enfermer chez soi quand on peut apprendre ailleurs ?
Dans l’impossibilité de réconcilier les deux groupes, le professeur Kä Mana rappela la position de fond qui a toujours été le socle des principes de l’université alternative : la dialectique du parfois.
De quoi s’agit-il ? Chaque fois que deux réalités semblent s’opposer comme le sont le pôle Afrique et le pôle Occident dans les débats africains, il faut savoir que quatre positions doivent être considérées :

  • Parfois être avec l’Afrique sans être avec l’Occident
  • Parfois être avec l’Occident sans être avec l’Afrique
  • Parfois être et avec l’Afrique et avec l’Occident
  • Parfois n’être ni avec l’Afrique ni avec l’Occident.

 
« Si vous réfléchissez avec cette dialectique, vous résoudrez chacun, dans son propre cœur, la question du choix qui s’y agite », a conclu le professeur Kä Mana.
  «  Plus encore, il y a une différence fondamentale entre l’imaginaire asiatique qui a été évoqué et nos imaginaires de Congolais. Là-bas, ils savent ce qu’ils veulent et ont des projets concrets qu’ils se proposent de réaliser pour leur pays. Au Congo, en Afrique, l’envoûtement de nos imaginaires par l’Occident nous empêche de voir où sont nos intérêts et de nous organiser pour les imposer concrètement à nous-mêmes et au monde. »  

Ajouter un commentaire

Abonnement aux Newsletters

Abonnez-vous avec votre adresse E-mail pour être averti des nouveaux articles publiés.

Go to top