Le troisième mercredi du savoir à Pole Institute

Séance de travail avec les jeunes de l'Université Alternative

C’est ce 31 janvier 2018 que s’est tenue la séance du troisième mercredi du savoir pour les jeunes de l’Université alternative de Pole Institute à Goma. Cette séance a rassemblé 35 participants qui ont eu au programme :

  • la lecture d’un texte du penseur Ivoirien Jean-Claude Djéréké : « Et si nous luttions aussi et d’abord contre les marionnettistes ? »
  • une leçon publique du professeur Kä Mana sur les valeurs africaines et l’urgence de leur appropriation par la jeunesse congolaise.

Lutter aussi et d’abord contre les marionnettistes  

Dans le texte de Jean-Claude Djéréké publié par le Centre des recherches pluridisciplinaires sur les communautés d’Afrique noire et des diasporas (CERCLEAD), il est demandé aux Africains de comprendre que l’Afrique actuelle est comme un théâtre des marionnettes animées politiquement, économiquement et culturellement par des marionnettistes étrangers qui condamnent nos peuples à la domination et aux oppressions de toutes sortes. Il est important d’orienter les stratégies de lutte de libération africaine avant tout contre les marionnettistes qui sont la vraie cause de nos problèmes et d’affaiblir ainsi les marionnettes qui tomberont elles-mêmes d’inanition faute de soutien et de marges d’action autonomes. On doit s’inspirer en Afrique de ce qu’ont fait les Iraniens et les Vietnamiens face aux Etats-Unis et à la France. Les principes de la victoire du Vietnam sur les Etats-Unis ont été clairement définis par Ho Chi Minh : « Nous devons d’abord convaincre le peuple et l’organiser derrière des revendications justes et légitimes. La conviction et l’unité du peuple passent avant le militaire. » Le Général Giap, l’homme qui fit courber l’échine à l’armée française au cours de la célèbre bataille de Dien Ben Phu, ajoute un autre principe : « La capacité combative d’une armée populaire et d’un peuple  qui se lève pour défendre son indépendance et sa liberté. » Quant aux Iraniens face aux Américains, ils se sont fiés à la volonté, au courage et à la détermination pour mener l’opération de prises d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, tenir fermement leurs positions idéologiques et obliger le gouvernement américain à rendre l’argent du Shah planqués dans les banques américaines. Pour le dire autrement, c’est par la construction d’un imaginaire de foi en soi et du sens de sa dignité, par la mobilisation des énergies du peuple et par la  force d’affirmation de sa liberté et de ses devoirs inaliénables qu’on peut défaire les marionnettistes. L’Afrique est capable de cela.
 
 La lecture du texte de Djéréké a été suivie d’un grand débat. Certains jeunes ont insisté sur la nécessité de mener les deux fronts ensemble et en même temps : le front contre les marionnettes et celui contre les marionnettistes étrangers. D’autres ont insisté sur le devoir de ne pas parler de l’Occident comme un ensemble uni d’un seul bloc et dans un même projet nuisible contre l’Afrique : il faut bien distinguer les peuples d’Occident dont beaucoup d’organisations sociales et humanitaires sont avec l’Afrique dans le combat de la liberté,  et les gouvernements occidentaux et leurs leviers du néolibéralisme actuel qui jouent aux marionnettistes pour affaiblir l’Afrique et l’écraser. Avec une telle distinction clairement affirmée, l’Afrique peut compter sur un Occident qui nous est utile pour combattre l’autre Occident qui nous est nuisible. C’est une question de stratégie pour gagner contre les marionnettistes.

Les valeurs africaines et leur appropriation par les jeunes aujourd’hui et demain

Après la partie de la séance consacrée à la lutte contre les marionnettistes, la séance du mercredi du savoir s’est poursuivie par la leçon magistrale du professeur Kä Mana sur « les valeurs africaines et l’urgence de leur appropriation par la jeunesse congolaise ». La leçon a porté sur trois types de valeurs : les valeurs fondatrices de la vie, les valeurs organisatrices de la société et les valeurs donatrices de sens à l’être-ensemble.
Les valeurs fondatrices sont celles qui, dès les origines, ont fait de l’Afrique une grande culture et une grande civilisation. Il s’agit de la Mâât dans l’Egypte pharaonique (l’ordre de la justice, de la beauté, de la bonté et de l’énergie qui unit ensemble les êtres humains). Il s’agit aussi de l’Ubuntu dont la substance tient dans la maxime bien connue : « Je suis parce que nous sommes ». Il s’agit enfin du bissoïsme, une philosophie fondamentale qui fait de la vie un processus d’émerveillement pour un vivre-ensemble solidaire dans l’union avec tous les ordres de l’être, depuis le minéral jusqu’à l’Etre suprême, en passant par le végétal, l’animal, le monde des humains, le monde des ancêtres et le monde des esprits. Dans l’Afrique d’aujourd’hui, il est du devoir des jeunes générations de renouer avec toutes les valeurs fondatrices de la vie africaine pour que l’Afrique retrouve sa vraie force vitale pour imposer sa présence dans le monde.
Les valeurs organisatrices de la vie. En Afrique, ce sont les équilibres entre le visible et l’invisible, l’individuel et le communautaire, le masculin et le féminin, la patience du temps et l’urgence de l’heure qui constituent les valeurs les valeurs organisatrices de la vie. Le tissage de ses valeurs forme la richesse des relations qui, pour la société africaine, sont les rythmes réels et profonds de la vie. Sans cette richesse, la vie perd sa saveur. Il est impératif que les générations africaines montantes donnent de la saveur à la vie sociale dans l’Afrique nouvelle en retrouvant les grands équilibres qui ont permis à nos sociétés  de tenir ensemble pendant des millénaires.
 Les valeurs donatrices de sens à l’existence. Amadou Hampate Ba parle d’elles en les lignes de force qui font de l’être humain un l’homme digne de considération. Ces lignes sont les suivantes : la grande écoute, la grande vision, le grand parler et  le grand agir. Pour les jeunes aujourd’hui, la construction de la nouvelle Afrique dépend de leur capacité à être des hommes dignes de considération. Outre les valeurs de l’homme digne de considération, il y a les valeurs de la société digne de l’humain. Il s’agit à la fois du respect profond de l’humanité de l’homme en chaque homme et  de la promotion des utopies du bonheur partagé pour que toute la société devienne une société heureuse.
Le débat concernant les valeurs a été centré sur les relations entre les valeurs africaines et la révolution technologique et numérique du monde d’aujourd’hui : peut-on encore prendre les références du passé comme des guides pour notre Afrique d’aujourd’hui et pour  l’Afrique du futur ? A cette question, les interventions des jeunes ont ouvert le champ où devrait désormais coexister la force africaine du vivre-ensemble et le désir d’intégrer les révolutions d’aujourd’hui dans ce vivre-ensemble. Au fond, il n’y a pas d’antagonisme entre les deux univers, il y a exigence de pouvoir vivre sur les bases africaines les nécessités de changer le monde d’aujourd’hui. Cela s’appelle passer de la mondialisation à l’altermondialisation dans une bataille pour construire un autre monde possible que l’Afrique nourrira en permanence de ses limons vitaux.

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