Les prêtres catholiques dans la ligne de mire au Nord-Kivu ?

  1. Assassinat de l’abbé Etienne Nsengiyumva

Ce dimanche 9 avril 2018, le premier dimanche après Pâques, les chrétiens catholiques célébraient la fête de la Divine Miséricorde. L’abbé Etienne Nsengiyumva Mutembe, jeune curé de la paroisse Saint Barthélemy de Kisthanga, à une centaine de kilomètres de la ville de Goma, en territoire de Masisi, se rend dans la succursale de Kyahemba, à mi-chemin entre Kitshanga et Mweso, pour dire la messe, avec des baptêmes et des mariages à la clé. Lorsqu’il prend la route cahoteuse qui le mène de son presbytère au lieu de la messe, le jeune prêtre (il est né le 10 octobre 1980) est loin de se douter qu’il va au-devant de la mort. En effet, après la messe et l’administration des sacrements, l’abbé passe un peu de temps au milieu de ses ouailles, lorsqu’un énergumène s’avance et lui loge une balle dans la tête. En pleine journée, et devant témoins. Ainsi s’achève la vie d’un jeune prêtre, fauché en plein exercice de son ministère. Au mois de février 2018, j’avais eu l’occasion d’échanger avec le sémillant homme de Dieu.
 
A l’époque se tenait une table ronde sur l’évaluation des accords de paix signés entre les communautés vivant autour de la zone de Kitshanga depuis plusieurs années, et qui n’ont jamais été mis en œuvre. L’abbé Etienne est l’hôte de ces assises qui se tiennent dans la grande salle paroissiale, mais il participe aussi avec une assiduité remarquable comme « notable » des lieux et homme de paix. J’y participe également, comme activiste de paix, engagé dans la facilitation du dialogue entre les différentes communautés des lieux.  Chaque matin, je m’improvise à la table de monsieur l’abbé -la porte de sa salle à manger est toujours ouverte- dans l’espoir de trouver encore une tasse de café dans ses thermos et surtout d’avoir quelques moments d’échanges avec le jeune curé. Kitshanga, la cité à cheval sur deux territoires, Masisi et Rutshuru, jadis carrefour commercial florissant, est devenu une immense cité d’exil pour les déplacés qui ont fui les collines où poussaient, il y a quelques années encore, des produits agricoles qui transitaient par ce carrefour en route pour le centre de consommation principal, la ville de Goma. Depuis lors, les plantations et les fermettes familiales ont été abandonnées aux groupes armés, ces milices qui écument la zone en toute impunité sous des labels ethniques auto-octroyés et qui vivent sur la bête, que celle-ci soit leurs mères ou leurs cousins.
 
Avec Etienne, je parle de la situation ambiante. La cité elle-même, avec ses déplacés, sa misère, et ses miliciens, dont certains sont ostensiblement déployés à un jet de pierre de son église. Il sait exactement où commence le fief des APCLS ; il me situe le royaume des M-Nyatura, il me parle des FDLR. Et des positions de l’armée régulière, les FARDC, le long de l’axes non carrossable qui constitue portant la colonne vertébrale de l’économie moribonde de cette zone sinistrée. L’abbé affiche une sérénité souriante et une foi de catéchumène dans ses capacités à influer sur le cours des conflits qui ont presque son âge. Il me dit ses discrètes initiatives de démobilisation des jeunes et les menaces qui en découlent de la part de leurs « officiers » dissimulés dans les brousses et les forêts des collines qui surplombent la paroisse.
 
Les communautés ethniques autour de Kitshanga vivent une cohabitation en dents de scie depuis plusieurs années, avec des périodes de relative accalmie suivie des piques de violences faites d’incendies spectaculaires des maisons, des meurtres et des déplacements massifs, avant le retour d’une accalmie trompeuse. Sur fonds des conflits des terres, des dissoutes autour du pouvoir coutumier, de pauvreté générale, les Hutu et les Hunde s’écharpent. Les Tutsi ont une présence plutôt modeste, ils habitent une colline dans la cité, où ils sont en transit vers leurs villages abandonnés depuis des années du fait de la violence ; les autres sont installés dans d’autres villages de la chefferie de Bashali, dont Kitshanga est le chef-lieu.
C’est dans ce chaos que sont nés et installés les Maï Maï, ces fameux groupes d’auto-défense qui n’ont d’autre ligne de démarcation que leur supposée protection de leurs communautés. Les « Nyatura », censés protéger les Hutus font face aux APCLS, protecteurs présumés des Hunde. Les FDLR, composées essentiellement des Hutu rwandais auxquels se sont joints certains jeunes Congolais, rôdent aussi dans le milieu, sous l’œil vaguement impuissant des FARDC, l’armée congolaise déployée le long de la route.
 
Et c’est dans ce chaos, en plein jour, qu’a été assassiné un jeune homme qui voulait littéralement être l’église au milieu du village, et qui nourrissait d’ambitieux projets pour la jeunesse locale. Et comme toujours, faute d’enquêtes sérieuses, on joue à la divination des assassins.
 
Une chose est certaine : le curé de Kitshanga a été assassiné de sang froid pour ce qu’il incarnait : l’appel à la vie, le renoncement à la violence, la construction de la paix. Parce qu’il y croyait. Les entrepreneurs de la violence ne l’ont pas entendu de cette oreille et ont décidé de e faire taire, à tout jamais. Un message de mort lancé au visage de tous ceux qui cherchent la stabilisation de cette zone, en guise d’avertissement.

2. Enlèvement de l’abbé Célestin Ngango, curé de Karambi

Une seulement avant l’assassinat de l’abbé Etienne, le dimanche 1er avril, jour de Pâques, un autre drame s’était joué dans une autre paroisse du diocèse de Goma : l’abbé Célestin Ngango, curé de Karambi, avait été kidnappé par des hommes armés alors qu’il revenait d’une succursale où il avait dit la messe pascale. Karambi est à une dizaine de kilomètres au sud e Rutshuru centre et à quelques encablures de la frontière ougandaise. le milieu est isolé, la route serpente au flanc des montagnes désertées par les habitants qui ont trouvé refuge à Rutshuru ou exil dans les camps de l’Ouganda, fuyant les assauts répétés des miliciens FDLR et Nyatura qui se sont partagé la zone. Seules quelques agglomérations sont encore habitées, et Nyarukwangara, la succursale dont c-venait l’abbé Célestin, compte parmi ces rares poches de résistance.
 
Le groupement de Busanza, qui correspond à peu près à la paroisse dont Célestin est le curé, manque de tout. Pas de route véritable, peu de revenus pour les paysans qui tiraient leurs revenus des produits du bananier ; depuis des années, une bactérie meurtrière a décimé cette culture, laissant les paysans plus dépourvus que Job. Les jeunes, désœuvrés depuis belle lurette, ont le choix entre l’exode vers la lointaine Kampala à la recherche des emplis à la tâche dans les faubourgs de la capitale ougandaise, des journées à labourer des terres qui ne produisent plus et l’enrôlement dans les groupuscules armés hutus locaux ou au sein des  FDLR.
 
Ce dimanche de Pâques, l’abbé Célestin est à bord de sa Land Cruiser, en compagnie des paroissiens qui profitent du « lift » du Curé, lorsqu’il tombe sur ces miliciens armés qui le sortent du véhicule et l’emmènent, sous le regard hébété des autres passagers, « vers une destination inconnue ». En réalité la destination est toujours connue, ce sont les fourrés entre les montagnes, mais personne n’ose jamais les pourchasser jusque-là. Le chauffeur de la jeep, lui aussi dédaigné par les rapaces des routes, continue sa route vers la paroisse et lance l
 
Toute la communauté est en émoi, la hiérarchie ecclésiastique est saisie, les médias classiques
et sociaux s’emballent. On dénonce, on vilipende, on s’émeut ; on prie pour que l’abbé soit au moins retrouvé vivant.  La Société civil décrète un « mois sans Airte »l dans le territoire de Rutshuru. Cette société des télécommunications est au centre de toutes les suspicions depuis que le phénomène du kidnapping a pris de l’ampleur dans la province : la plupart des appels des ravisseurs se font via ce réseau et les rançons sont versés par son système de transfert des fonds, Airtel Money, mais la société n’a jamais pu tracer les appels et les transferts suspects.
 
En marge de cette agitation tous azimuts, une négociation serrée se joue entre l’église catholique et les kidnappeurs de Busanza. Ces derniers ont placé la barre très haut ; ils exigent un demi-million de dollars pour la libération de l’homme de Dieu !  Habitués aux shillings ougandais, ils ne sont pas effrayés par le nombre de zéros : 500 000 balles. Les prêtres rabattent le prix, discutent comme des charbonniers dans un marché tropical et au bout de cinq longs jours, l’abbé Célestin est retrouvé, « jeté » au milieu de nulle part dans la petite jungle entre les montagnes. Les prêtres ont payé la rançon : trois mille dollars. Tout rentre dans l’ordre ; pendant deux jours on rend grâce au Seigneur pour la libération de l’abbé Célestin, avant d’apprendre l’assassinat de l’abbé Etienne. Elle est loin, très loin, l’époque où l’habit du moine était sacré dans ce pays.
 
Goma, 10 avril 2018

Onesphore Sematumba

 

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