Un important livre de Mgr Patient Kanyamachumbi

Société, culture et pouvoir politique en Afrique interlacustre : Hutu, Tutsi et Twa de l’Ancien Rwanda, Pole Institute, Goma, 2016. ISBN 97994969-41-0

Pole Institute vient de publier l’important livre de feu Mgr Patient Kanyamachumbi : Société, culture et pouvoir politique en Afrique interlacustre. Dans la situation actuelle où la question ethnique est devenue un poison dans la Région des Grands et un cancer qui détruit le tissu de nos sociétés africaines, ce livre propose une voie de sagesse dont les nations d’Afrique ont besoin pour construire une communauté de destin face à l’avenir. Le professeur Deo Mbonyikebe Sebahirer présente ici cette œuvre essentielle.  
 
Il m’a été demandé de présenter l’ouvrage de Mgr Patient Kanyamachumbi. Je considère cela comme un grand privilège. Vous permettrez que je puise l’essentiel de mes propos dans la préface. Une préface qui est tout juste un avant-goût, une manière d’inviter ou d’inciter les potentiels lectrices et lecteurs à s’approcher eux-mêmes de l’œuvre, avec, comme le dit bien le Recteur de l’Université Catholique de Goma, l’envie ou « la volonté d’en découvrir le sens ».
Ce sens, j’ai essayé de le découvrir à partir de l’introduction de l’ouvrage. Et d’abord son contexte rédactionnel. Mgr Patient Kanyamachumbi assure alors le rôle prenant de Secrétaire Général de la conférence Episcopale du Congo où il aura exercé, si je ne me trompe, 2 mandats successifs. En entreprenant d’écrire cet ouvrage il veut, dit-il, prendre position contre les thèses racistes qui ont conduit au génocide des Tutsis en 1994 et qui par la suite ont tenté de le légitimer en de prises de position négationnistes ou révisionnistes ou les  deux. Nier, renverser l’ordre des faits, des causes, rendre la victime responsable de ce qui lui est arrivé. Ceci, c’est pour la pour première édition parue à Kinshasa en 1995  aux éditions Select, qui animait les éditions Select.
Dans la suite, et Grâce à l’importance accordée par l’opinion à l’ouvrage de feu Mgr Patient Kanyamachumbi, ce dernier sera invité à donner des conférences au Rwanda y compris auprès des jeunes de l’Université Nationale du Pays qui essaie de renaître péniblement, et ce grâce à la collaboration des Enseignants des Pays voisins, la RDC, très remarquable, le Burundi, l’Ouganda.
Je suis personnellement témoin de cette période. Mgr Patient participa aussi à une remobilisation des consciences pour aider ce pays meurtri à retrouver son unité.
Au contact avec  différents milieux, il va constater combien la jeune génération ignore certaines évidences historiques, notamment en ce qui concerne les identités Hutu, Tutsi, Twa qui n’étaient que des références subalternes au fait fondamental d’être « Enfants du Rwanda ». Et c’est en partie cette inculture historique et politique longtemps entretenue par des régimes manipulateurs qui explique la dérive vers le Génocide.
Mais Mgr Patient Kanyamachumbi va plus loin en accordant une très grande attention, d’une part à l’unité historique et culturelle des peuples des Grands Lacs et aux d’autre part aux analyses qu’on y retrouve par rapport aux antiques civilisations des Pays riverains de la Méditerranée, notamment l’ancienne cité Gréco-Romaine, l’ancien Moyen-Orient, l’Ancienne Egypte et l’Ethiopie.
 Pour banaliser ce qui est souvent mis en vedette en vue d’accorder de l’importance à ce qui n’en a guère, notamment les différences phénotypiques et/ou morphologiques, Mgr Patient Kanyamachumbi plonge les lecteurs et les lectrices dans des domaines aussi variés que l’anthropologie, l’archéologie, l’éthologie, la biologie humaine, les modes de production économique, les habitudes alimentaire. Autant de facteurs qui influent sur la variabilité humaine au sein d’une même espèce. Par ailleurs, et comme déjà signalé, il consacre des pages passionnantes et informées sur les cultures de la région des Grands-Lacs et les  civilisations antiques du pourtour de la Méditerranée, s’agissant notamment du culte des Morts, du  feu sacré, de laroyauté sacrée, du monothéisme, de certains aspects de la culture maternelle (les technologie).
Face à une telle cohérence, voici que la question se pose : Comment expliquer les violences qui ont marqué la région et singulièrement le génocide de 1994, avec ses effets dévastateurs aussi bien en interne qu’en externe ? Pour cela il faut remonter aux préjugés raciaux de l’époque de la colonisation, qu’ont prolongés hélas, les élites égocentriques et prédatrices de la post-colonie. Comme le rapporte le politologue congolais Nzongola Ntalaka, cela fait partie des stratégies propres à d’entreprises coloniales: coloniser culturellement, dénaturer, déstabiliser mentalement. Mais il importe de souligner, la complicité des élites postcoloniales dans ce processus d’aliénation mentale.
Au Rwanda le colonisateur va exalter pendant longtemps la classe dirigeante dite Tutsi et l’instrumentalisation en tant que relai de l’oppression contre le menu peuple, si bien que l’indépendance formelle survenue en 1962 va apparaitre comme une libération ethno-raciale après que le colonisateur ait changé le fusil d’épaule en exaltant le majorité. Faisant œuvre d’autoanalyse historique, Mgr Patient Kanyamachumbi décrit le processus de formation de la nation rwandaise à partir de communautés politiques pré-Nyiginya (le Banyiginya est le clan qui a fédéré les anciennes composantes du Pays), à savoir les Barenge (à ne pas confondre avec les Banyamulenge). Les Barenge forment selon l’hypothèse émise par l’auteur, les fondements de l’unification politique des Banyarwanda, grâce à un jeu d’alliance et non d’une conquête militaire principalement.
Le Royaume se serait ensuite formé de manière progressive, mais avec un moment de rupture lorsqu’on passe du clan, de la principauté au Royaume. Celui-ci est une entité territoriale politiquement constituée comprenant des Habitants appelés Enfants ou Citoyens du Rwanda, avec ce caractère d’ouverture et d’inclusivité devenu aussi un des paradigme du Nouveau Rwanda post-génocide qui accueille quiconque est disposé à bâtir et à respecter sa constitution, sans discrimination aucune.
Une séquence est dédiée aux Batwa, groupe longtemps marginalisé, mais dont certains membres ont été anoblis pour services rendus.
Permettez que je passe à grandes enjambées sur d’autres thèmes repérables dans l’ouvrage, notamment  le rôle du système fiscal du Rwanda précolonial qui a sans doute participé d’une part à la différenciation des catégories sociales mais a été par ailleurs un élément intégrateur de la Nation : « les impôts, écrit Mgr Kanyamachumba, étaient proportionnels aux richesses des familles et étaient exigés non pas aux personnes individuelles mais uniquement aux chefs de familles. Aussi le pauvre et l’indigent n’étaient pas concernés par les impôts. La société les prenait en charge ».
Il s’agit d’une société éprise de la culture de l’excellence et du mérite, esprit reconduit aujourd’hui dans les pratiques d’éducation à l’excellence et à la citoyenneté ainsi que dans les contrats de performances exaltant la redevabilité (acomptability), l’efficacité et la démocratisation  de l’espace social par le bas.
Des pages sont consacrées également à la Justice, qui est alors une justice de proximité et ancrée dans la recherche de vérité et de la conciliation. C’est là l’origine des Juridictions Gacaca qui ont joué un rôle vital dans le règlement des contentieux du génocide et un certain apaisement de la scène sociale dans le Rwanda post-génocide. On y trouvera également des informations sur la gestion de la terre ou du pouvoir, le rôle ancestral des anciens rois qui sont des référentiels à la foi du pouvoir politique, de l’économie et de la Religion.
Concluons sans vraiment y aboutir. Quelles leçons proposent l’auteur pour revigorer la vie de nos Nations dans la sous-région et au-delà. Il s’agit essentiellement :
1/ d’éradiquer les pulsions racistes, ethnicistes et toutes autres exclusions fondées sur le genre, la religion, les lieux d’origine réels ou supposés.
2/ d’instaurer un leadership responsable qui soit à même de « transformer les communautés en véritables personnalités morales, conscientes de leurs droits, capables d’engager le respect de la part de chacun », bien sûr avec un sens correspondant d’obligations citoyennes. Et générer des infrastructureséducatives à tous les niveaux !
3/ D’assurer une meilleure rentabilisation des opportunités communes transfrontalières, en corrigeant ainsi de manière pragmatique et même élégante les torts  commis par les puissances coloniales qui ont dépecé l’Afrique avec les frontières coloniales qu’il ne s’agit pas maintenant de détruire, mais de dépasser, selon le mot juste de Ki-Zerbo, le Socrate africain.
 Mgr Patient Kanyamachumbi  nous demande, quant à lui, de « poursuivre la rechercher en vue de trouver une réponse plus satisfaisante à ce questionnement fondamental, lourd de conséquences pratiques pour la vie individuelle et collective des populations concernées. »

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