BUSTANI

 

BUSTANI

COIN DU BUSTANI

 

Colères d'adultes et d'enfants ''non accompagnés'' au Nord-Kivu


Goma, le 23 octobre 2010.

La ville de Goma s'est réveillée au début de la semaine avec plusieurs dizaines de familles plantées en plein air à quelques mètres du bureau du gouverneur de la province. Elles y avaient passé la nuit à la belle étoile et sous une forte pluie. Les passants les découvrent le matin en train de tenter d'exposer les bébés et les petits enfants transis au soleil, comme on sèche le linge lessivé. S'agissait-il de déplacés de guerre qui fuient avec leurs baluchons ? D'où venaient autant de démunis ? Que voulaient-ils ? Pourquoi étaient-ils là et non dans les espaces à la périphérie de la ville plusieurs fois occupés par ceux qui recherchent un peu de répit dans ce contexte d'insécurité généralisée ? Fallait-il rechercher la raison de leur présence dans les peurs manipulées par divers intérêts qui s'affrontent dans la drôle de ''guerre des mémo''(1) au Nord-Kivu ?

Avant même qu'on ait vu clair dans cette affaire, la semaine s'est poursuivie avec la grève des enseignants. Dès le mercredi, les élèves abandonnés à eux-mêmes se répandent à travers la ville, érigent des barricades, jettent des pierres, cassent et caillassent. Le même scénario se poursuit le lendemain avec l'appui des enfants et des adultes de la rue. Le gouvernement provincial sort alors de son sommeil et annonce la suspension des cours sine die sur toute l'étendue de la ville. Les universités et instituts supérieurs ne sont pas concernés.

A ce jour, quelques blessés civils et policiers se sont débrouillés pour se faire soigner. Les dégâts matériels sont en train d'être évalués. Les écoliers arrêtés par la police anti-émeutes ont tous déjà été relâchés. Sommes-nous encore dans le scénario de l'année 2002 où les écoliers avaient cassé les quelques écoles épargnées par la coulée de lave du volcan Nyiragongo parce que leurs enseignants, incités à reprendre les cours avec la fausse promesse de leur prise en charge par les autorités rebelles de l'époque, avaient débrayé ?

La colère est saine.

1. Les déplacés de Lubero !

" Nous sommes des hutu, originaires du territoire de Lubero mais qui vivent jusqu'ici sur les terres des fermiers dans le Masisi ", déclare Niri Jean Claude le porte-parole des ''campeurs'' qui explique : " En 1993, nous avons fui la guerre des Ngilima qui faisait rage chez nous et avons trouvé asile dans le territoire de Masisi. Aujourd'hui que les propriétaires de ces fermes sont en train de revenir, nous voulons que le gouverneur de la province nous aide à rentrer chez nous dans le Lubero. " Lassés d'attendre la réponse aux diverses correspondances adressées à l'autorité provinciale, pourtant au fait des tractations autour du retour des réfugiés, ils sont descendus pour forcer la main aux responsables provinciaux.

2. Les enseignants de Goma.

Les autres qui se sont aussi lassés d'attendre sont les enseignants. Lorsqu'en août 2010, les assises des acteurs éducatifs de la province se terminent, sa recommandation principale est de reconduire le payement des frais scolaires par les parents au taux de l'année écoulée. L'année scolaire 2010 - 2011 s'ouvre pourtant sur un air de quiproquo. Les médias officiels martèlent à longueur de journée que, conformément au prescrit de la constitution, la gratuité de l'enseignement primaire est effective. En fait, cette mesure, prise pour les trois années de l'école primaire, ne concerne que le payement annuel de 100Fc pour l'assurance, de 50Fc de minerval versés au Fond de Promotion de l'Education et de 1$ par trimestre versé pour le fonctionnement de l'école par les parents d'élèves, soit 3,1$ pour toute une année scolaire où les parents sont habitués à débourser au moins 100$. La réalité est que, dans l'une des écoles primaires que nous avons visitées, pour un nombre total de 1.300 élèves, 750 sont dans les trois années concernées où œuvrent 14 enseignants. A l'ouverture de l'année scolaire, cette école a reçu l'équivalent de 500$ pour fonctionner pendant deux trimestres alors qu'un simple calcul montre que les 750 élèves auraient pu payer 1.500. Ce geste a eu cependant le mérite d'avoir suscité l'espoir chez les enseignants dont le syndicat s'est empressé de demander aux parents de ne pas leur verser leur prime habituelle en attendant la paye du salaire substantiel promis par le gouvernement pour le 20 septembre. Pour mentionner le ''pactole'' les enseignants parlent de ''l'enveloppe PPTE''(2) qu'ils opposent au SIDA (Salaire Insuffisant Difficilement Acquis). En effet, le gouvernement leur avait promis un salaire minimum de 70.000FC, soit 78$us.

Le mois passe en silence. Un autre arrive au milieu. Toujours rien !! Les écoles qui essayent de composer avec les parents voient leurs responsables menacés par les services de renseignement dans un contexte où les meurtres de simples citoyens et de militants des droits de l'homme sont banalisés. L'enseignement étant de la compétence exclusive de la province, le syndicat des enseignants adresse à Mme la ministre un préavis de grève qu'elle laisse expirer sans broncher. Ce mercredi, 20 octobre, enseignants, autorités scolaires ou ministre, chacun attend les évènements chez soi sans tenir compte de cette réalité que les enfants à l'école aujourd'hui sont nés et grandissent dans un environnement dominé par la violence.

Fausse lecture des évènements ou stratégie de domination ?

Dans le cas des campeurs forcés devant le gouvernorat de la province, le maire de la ville Roger Rashidi Tumbula, plus connu sous sa face de démolisseur qui ne s'embarrasse pas de procédures légales, voit en ces malheureux " des gens manipulés pour créer des troubles " dans sa ville. Il dira de la grève des enseignants : " Je connais ceux qui manipulent ces enfants qui pourraient m'injurier - ce ne serait pas grave, dit-il - mais jeter des pierres sur le bureau du PPRD pendant que la première dame (l'épouse du chef de l'état) séjourne dans ma ville, c'est un acte politique !!! Cela montre que les grévistes utilisent les enfants pour faire passer des revendications politiques. " Cette tirade se termine par : " …qu'ils continuent à utiliser les enfants dans leurs affaires. Ils ne voient pas que Lubanga est à la CPI ? "

Le bâton de la menace et la carotte des fausses promesses !!!

Aux dernières nouvelles, les 84 familles qui campaient en face du bureau du gouverneur de la province sont rentrées d'où elles étaient venues après avoir reçu chacune 50$us. La commission inter institutionnelle supposée à pied d'œuvre pour étudier le cas et proposer les mesures adéquates est introuvable. Mais le vice-gouverneur a déjà dit sans sourciller que : " ces résultats ont été salués par les déplacés qui ont vu leurs doléances trouver une solution. "

Quant au sort de la grève des enseignants, les plus hautes autorités de la province promettent des sanctions exemplaires à tous les chefs d'établissements qui " incitent les enseignants à la grève ". Une commission ad hoc, sans interlocuteurs, serait à pied d'œuvre pour dénicher à Kinshasa la trace de l'argent de la paye des enseignants correspondant au montant inscrit sur les listes de paye reçues à Goma. Sur ces listes, chaque enseignant mécanisé(3) a vu son salaire augmenté indistinctement de 15.000FC, soit 17$us. Auparavant, le moins payé avait 30.000Fc (34$).

Du côté des parents d'élèves, c'est le mutisme le plus absolu ! Certains pensent même que cette semaine peut être considérée comme quelques jours de répit avant la chasse aux " élèves non en règle de payement " par les écoles. Et si en déclenchant cette grève dans les écoles maternelles, primaires et secondaires, Goma pensait prendre la tête d'un mouvement national de revendication, la réalité lui impose de déchanter. Les cours se poursuivent normalement sur toute l'étendue du territoire national sauf à Goma où ils sont suspendus jusqu'à nouvel ordre. Cependant, rien n'empêche de penser que la situation pourrait changer si la grève perdurait.

Goma, le 23 octobre 2010.
Prosper Hamuli - Birali.

_____________________________________

(1) Depuis quelques mois, les communautés ethniques et même des groupes d'officiers militaires écrivent chacun son memorandum pour s'exprimer ou réfuter la position de l'autre transmise dans son mémo.

(2) PPTE, Pays Pauvre Très Endetté. En juin dernier, le gouvernement congolais a annoncé avoir atteint le point d'achèvement de l'initiative PPTE de la Banque Mondiale. De ce fait, comme il était censé ne plus payer le service de la dette publique, il disposerait de plus d'argent pour le social des Congolais. Les enseignants étaient sûrs d'avoir une augmentation substantielle de leurs salaires.

(3) De tels enseignants sont les seuls reconnus par l'Etat congolais. Ils représentent un peu moins de 50% de l'effectif total des enseignants présents dans les classes.


Envoyer vos commentaires au webmaster

© Pole Institute 2011