POLE INSTITUTE
Institut Interculturel dans la Région des Grands Lacs
Pour une société digne dans laquelle évoluent des hommes libres

 

Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes

Assèchement des liquidités, hausse des prix des produits alimentaires et Ressources naturelles en crises :
le Nord-Kivu dans l'œil du cyclone.


AGIR SUR LES ENJEUX ÉCONOMIQUES PAR LE DIALOGUE

Dominic Johnson
Pole Institute

Les Congolais vivent, début 2009, une crise économique aux dimensions multiples dont les effets sociaux et politiques s'annoncent sous de mauvais augures. Hausse des prix, chute de la production nationale, désorganisation du système financier - l'horizon de survie quotidien en RDC s'est brusquement assombri. La chute de la monnaie nationale, la fermeture de beaucoup de comptoirs miniers et la non-réalisation prévisible des planifications de croissance et de budget pour 2009 sont autant de dimensions visibles d'une crise qui peut encore aller beaucoup plus loin. La crise globale, d'abord énergétique et alimentaire, puis financière et enfin économique, y a joué certainement un rôle, tout autant que les problèmes spécifiques congolais: insécurité prolongée dans certaines régions agricoles parmi les plus productives, incertitude judiciaire freinant les investissements miniers et autres, persistance de la " loi de la jungle " dans beaucoup de transactions commerciales.

Lors d'un atelier de travail le 20 janvier 2009, Pole Institute a amorcé des réflexions autour des multiples dimensions de la crise locale que vivent les populations du Nord-Kivu - crise alimentaire, crise financière, crise énergétique, enfin crise minière. La présente publication reprend l'essentiel des présentations de cet atelier ainsi que certaines recherches et constats dégagés des travaux antérieurs.

En première place, nous expliquons la profonde crise de confiance qui a ébranlé de secteur financier de Goma, notamment la micro-finance, depuis l' " affaire Dutch " de 2008. Cette escroquerie a causé la ruine d'un bon nombre de petits épargnants et a donné lieu à un vif débat autour de la fragilité des institutions financières locales. Explications par Prosper Hamuli-Birali de Pole Institute, complétés par un appel publique du CREDAP et de certaines autres organisations locales, suivis par une présentation globale du contexte de crise par Adelard Mineene, responsable de la Coopec-Imara.

En deuxième place, nous présentons une recherche détaillée des évolutions des prix à Goma entre 2001 et 2009 ainsi que des stratégies de survie des ménages face à la hausse des prix alimentaires. Menées par Paul Senzira de l'Université de Goma, ces recherches montrent qu'après des années de baisse constante entre 2001 et 2005, correspondant à peu près à la fin de la guerre et à la mise en place de la transition, les prix ont recommencé à monter depuis et sont aujourd'hui plus élevés que pendant la guerre. Ceci entraîne une insécurisation et un appauvrissement général des ménages dont le niveau de vie et de consommation a sensiblement baissé pour faire face à la situation.

En dernier place, nous analysons les mutations du secteur minier à l'Est du Congo consécutive à la crise économique mondiale et aussi aux tentatives de réforme locale.

Cette démarche s'inscrit dans une tentative de mieux saisir les enjeux de cette situation et, par l'animation d'échanges entre acteurs stratégiques au niveau local, dénicher des pistes de sortie qui permettent d'avancer même sous l'hypothèse d'un environnement national et global toujours défavorable.

Dès 2007, Pole Institute s'est efforcé de travailler sur une question fondamentale dont la non-résolution compromettrait toute perspective de relance économique à l'Est de la RDC: la non-adaptation des règles du commerce transfrontalier aux réalités du terrain, ce qui pousse la majorité des activités économiques surtout dans le transfrontalier de rester dans l'informalité, si ce n'est carrément dans l'illégalité. Dans un contexte où tout le monde convient qu'une meilleure collaboration entre les pays et les populations des Grands Lacs est indispensable pour engager la région dans la voie d'un développement équitable et partagé, trouver d'autres formules pour les échanges à travers les frontières devient une nécessité politique.

Ceci a été à la base de toute une série d'ateliers d'échanges que nous avons animés à l'Est du Congo début 2008. Ces échanges se sont vite élargis de la problématique du commerce à toute une série de questions sur l'ensemble des enjeux économiques dans la sous-région: relations entre secteur formel et secteur informel, relations entre secteur privé et administrations publiques, relations entre opérateurs économiques de différents pays, besoins d'investissement dans les infrastructures énergétiques et routières, relance de l'agriculture de base, réformes du secteur minier, pour n'en citer que quelques-uns. Puis, dans le cadre du réseau international " Le Commerce au Service de la Paix " avec les coopérations britannique (DFID) et américaine (USAID) ainsi que la communauté économique régionale Comesa, les échanges transfrontaliers dans certains secteurs de l'économie ont été approfondis pour mettre en vue des solutions pratiques à mettre en oeuvre dans un cadre transfrontalier.

Aujourd'hui, Pole Institute continue à élargir ces réflexions croisées tout en négociant leur atterrissage. Il s'agit de se situer dans le vécu des populations de l'Est du Congo et comprendre les enjeux de leur survie dans un contexte de crise économique. En même temps, les échanges transfrontaliers vont se poursuivre dans le but de saisir les potentialités qui s'ouvrent dès qu'on dépasse les cloisonnements, en fournissant l'effort de mieux comprendre les intérêts partagés et opposés, les problèmes communs et les solutions possibles. Les impacts de l'évolution du secteur des ressources naturelles sur les plans national et global sont une troisième dimension qu'il faut prendre en compte. Mais sans une base solide dans les réalités du terrain, ces échanges ne mèneraient que vers d'autres projets de relance ancrés uniquement dans les bonnes intentions et vite rangés dans les tiroirs. Il s'agit aussi de reconnaître les dynamiques de réforme là où elles existent malgré tout, et qui seraient menacées si le contexte défavorable se prolongeait dans le temps.

Nos réflexions et nos débats avec les acteurs stratégiques autour de la crise alimentaire, financière et minière à l'Est de la RDC le 20 janvier 2009 à Goma ont abouti à une série de constats qui vont plus loin que les exposés qui sont repris dans cette publication.

Les conflits armés répétés à l'est du Congo ont exacerbé la crise.
Par exemple, les déplacements répétés de populations entraînent l'abandon des champs et l'afflux des populations affamées dans des villes ou des camps qui ne produisent plus leur propre nourriture. L'érection de barrières sur les routes pour y percevoir des taxes au profit de l'un ou l'autre des multiples groupes armés entraîne la hausse des prix dans les villes et la réduction de circulation des marchandises. Il est difficile de ne pas voir dans ces développements des actes volontaires qui ont pour but de tirer plus de revenus d'une population déjà exsangue. Comme le dit un des participants: " La crise est en grande partie voulue; elle est transmise ".

La prédation reste le mode d'enrichissement préféré des élites.
Cela plonge les autres dans la crise, même en l'absence de conflits armés. Les surtaxations aux barrières routières constituent l'expression la plus commune et la plus simple de ce mode d'enrichissement par la cueillette. Mais d'autres montages plus insidieux et des spéculations financières hasardeuses, comme l'affaire " Dutch International " dont il est beaucoup question dans les présentations - où 13 millions de dollars des épargnants de Goma se sont littéralement évaporés- plongent les autres dans la crise, même en l'absence des conflits armés.


La " banalisation de la crise " empêche les populations de développer des modes adéquats de sortie.
Il est devenu courant de renvoyer toute la responsabilité des crises sur le reste du monde, qui exploiterait les richesses du Congo et empêcherait le retour à la stabilité. De là, on ne pense même pas à valoriser la production locale et à construire des modes d'exploitation de ressources naturelles qui profitent davantage à la population. Les revenus, quand ils arrivent, plutôt que d'être investis dans des projets productifs pour promouvoir l'économie locale, servent à entretenir la construction et la consommation ostentatoires. Le manque généralisé de confiance fait que personne n'ose placer son argent dans une venture dont il ne contrôle pas l'issue.

Il y a des réserves énormes de capitaux locaux qui pourraient servir à la relance économique locale.
Chaque mois, 1billion de dollars américains transitent par les banques du Nord-Kivu, mais le système financier ne sait pas les utiliser pour irriguer un circuit d'épargne, de crédit et d'investissements. La plate-forme de gaz méthane que le Rwanda a construite sur le lac Kivu a coûté moins que les 13 millions de dollars qui sont disparus dans " Dutch International " à Goma, mais beaucoup de Congolais sont convaincus que leur pays n'a pas les moyens de s'investir dans un tel projet.

Les crises alimentaires, financières et minières doivent être comprises dans leur ensemble pour développer des politiques d'avenir.
Sans reforme du secteur financier, pas de relance possible de l'agriculture; sans régularisation du commerce de minerais, pas de relance possible du secteur financier; sans alternatives agricoles, pas d'assainissement de l'anarchie dans les mines. Les infrastructures énergétiques, routières et sociales, elles, servent comme base pour toutes ces pistes d'action. Il reste à trouver les portes d'entrée dans un cercle de relance où les succès dans un secteur d'activité rendent possibles des avancées plus larges.

Dominic Johnson

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