Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes
Kiwanja : dis-moi ton nom, insécurité

Dimanche, 5 avril 09 : meurtre de Jimmy à Itangaza pendant la nuit ; lundi, 6 avril 09 : pillage des véhicules de l'ONG RESCUE à Nyahanga par des hommes en armes, identifiés par les populations comme des présumés FARDC ; les portes de 3 boutiques sont cassées en plein centre de Kiwanja. Mardi, 7 avril 09 : une femme a été violée à Kahunga, en présence de son mari, ce dernier a été copieusement tabassé ; le même jour, un jeune homme blessé par balle à Muzito et Déo, de Kachemu, a été blessé par balle par des militaires qui voulaient voler son téléphone ; il est interné à Rutshuru. Mercredi, 8 avril 09 : pillage de 14 maisons à Kinyandonyi pendant la nuit.

Denis, la trentaine, égrène placidement la liste des victimes de l'insécurité qui accable la cité de Kiwanja et ses alentours en ses débuts du mois d'avril 09. Par moments, ses voisins et ses voisines le complètent, souvent pour allonger la liste que cet activiste de l'environnement consigne dans un petit carnet. Pour les habitants de cette cité qui a payé un lourd tribut à la guerre entre les forces gouvernementales de la RDC et les rebelles du Conseil national pour la Défense du Peuple (CNDP) en 2008 et dont les stigmates restent visibles tant par les ruines des maisons que par la peur qui se lit sur certains visages, l'insécurité physique est devenue le lot quotidien, de jour comme de nuit.

Manifestations : entre coupeurs de routes et coupeurs de gorges

Le " pillage " est devenu l'expression la plus courante de l'insécurité ambiante dans les milieux ruraux et sur les routes du Nord Kivu. Dans les villages, le pillage est une razzia organisée par une bande de malfaiteurs qui surprennent les habitants dans leur sommeil et leur extorquent tous leurs biens : argent, habits, cochons, poules, sacs de vivres, etc. Sur les routes, c'est au détour d'un virage, parfois entre deux positions militaires, que les véhicules de transport en commun (souvent des camions qui transportent les citoyens et leurs biens) sont " pillés " par des hommes armés qui se fondent par la suite dans les brousses avec leur butin. A Kiwanja et sur les routes qui y mènent, le pillage fait partie du quotidien. Lors de ces opérations, la moindre résistance face aux " pilleurs " peut déboucher sur un drame. Le cas de Déo, cet habitant de Kachemu blessé par balle pour n'avoir pas cédé " de bonne foi " (" na esprit ya bien ") son téléphone portable, n'est pas un cas isolé. Les " pilleurs " n'hésitent pas à tirer mortellement sur des individus pour terroriser les survivants et les soumettre à leurs exigences. Le Père Cantor, curé de la paroisse catholique de Rutshuru, a lui aussi été attaqué par balles en plein jour alors qu'il rentrait d'une mission pastorale de routine. Avec deux balles dans le corps, il a pu rouler jusqu'au centre de santé le plus proche ; sa vie ne serait pas en danger.
Mais les assassinats ne sont pas toujours associés aux pillages des villages ; ils sont aussi utilisés à des fins politiques, soit pour marquer les territoires, soit pour punir certaines personnes accusées de collaboration avec l'ennemi. Dans le territoire de Rutshuru, des policiers de la Police nationale congolaise, dont le Commandant de Nyabanira, ont été assassinés au courant du mois de mars 2009 par des FDLR présumés.

Dans cette contrée agro-pastorale, les " taxations sauvages " constituent une autre forme d'insécurité. " Auparavant, nous payions une taxe d'accès à nos champs aux FDLR, et une sorte de redevance au moment de la récolte ; aujourd'hui, même les militaires des FARDC postés sur la route des champs de Kahunga nous exigent de l'argent ", s'indigne une mère de famille ".

Les violences sexuelles dans ce contexte de précarité continue à être une plaie ouverte, comme l'illustre le cas de la femme citée plus haut, violée en présence de son mari, lui-même copieusement battu. Cette pratique est en voie de banalisation et d'appropriation par les populations locales . " On enregistre de plus en plus de viols commis par des jeunes du village sur les filles, parfois mineures, sans que les violeurs ne soient punis ", s'exclame une jeune femme.

Acteurs : FDLR-Interahamwe et assimilés ?

Dans le contexte actuel de ni guerre ni paix, où l'on procède à des opérations accélérées d'intégration de différents groupes en armes au sein des FARDC sans en assurer le suivi en termes de logistique et d'approvisionnements en vivres et en soldes pour les intégrés, ceux-ci n'ont pas d'autre choix que de vivre sur le dos des populations, en recourant parfois à des procédés extrêmes. Leurs ex-camarades restés en marge de différents processus d'intégration ne sont en général ni répertoriés et encore moins encadrés. Pour eux aussi, la survie quotidienne est au bout de l'arme à feu.
Cependant les FDLR-Interahamwe constituent à coup sûr les principaux facteurs de l'insécurité dans cette partie du pays, et leur activisme s'est particulièrement amplifié depuis la fin des opérations conjointes FARDC-RDF du début de l'année 2009. Le Mwami Paul Ndeze, chef coutumier du Bwisha, en territoire de Rutshuru, utilise l'image de la ruche pour expliquer la situation actuelle. " C'est comme attaquer à coups de pierre une ruche auprès de laquelle sont attachées des chèvres. Aussitôt après l'agression de la ruche, les abeilles vont s'en prendre aux chèvres sans défense ", dit-il. Avant d'ajouter, désabusé, que la solution militaire contre les FDLR, dans les conditions actuelles, ne peut être qu'en défaveur des populations locales. " Une telle opération ne peut se concevoir que sur la durée, en prenant en considération le sort des civils ", clame-t-il.
Le plus dur, pour les habitants de Kiwanja, c'est que les FDLR-Interahamwe sont devenus une sorte de marque de fabrique pour tous les malfrats locaux. En effet, la violence armée est utilisée tant par les forces gouvernementales (FARDC) dont les soldes, insuffisantes, sont irrégulièrement versées, que par les jeunes désoeuvrés qui n'ont pas d'autres perspectives d'accéder aux revenus. " Si les cinq chantiers dont on nous parle si souvent se concrétisaient au lieu de continuer à sonner comme un slogan de campagne, l'insécurité se réduirait sensiblement, affirme un de nos interlocuteurs. Si les jeunes avaient accès à des emplois bien rémunérés, ils quitteraient les brousses où ils s'adonnent à des actes de violence contre les populations, en se faisant passer pour des FDLR. "

La pauvreté et l'activisme militaire mis en cause

La pauvreté et l'oisiveté sont identifiées comme les principales causes qui poussent les jeunes des Kiwanja à s'investir dans des activités criminelles. Mais cela est également valable pour les agents de sécurité, la police et l'armée gouvernementales, qui vivent généralement sur le dos des populations depuis des décennies du fait de leurs conditions déplorables de travail et de vie, qui sont en contradiction avec le luxe insolent où vivent leurs officiers et les responsables politiques. " Plutôt que de diriger leurs récriminations et leur colère vers ceux qui détournent leur solde, c'est vers des populations désarmées et victimes du même système comme eux que les militaires tournent leurs armes ", déplore une mère de famille.
Mais la présence des FDLR rwandaises reste la cause majeure de l'insécurité dans cette partie du pays et leur traque par les militaires des forces gouvernementales rwandaises (RDF) et les FARDC dans le cadre des opérations conjointes " UMOJA WETU " (Notre Unité) au début de l'année 2009 n'a fait qu'exacerber leur animosité envers les populations civiles. " Nous subissons maintenant toute la colère des FDLR, qui nous accusent d'avoir accueilli leurs ennemis. Ils nous prennent désormais aussi comme leurs ennemis et n'hésitent plus à nous tuer. Balituchonganisha nabo !", analyse une de nos interlocutrices.
Selon les populations, ces opérations conjointes RDF -FARDC n'ont pas véritablement entamé la capacité de nuisance des FDLR, qui se sont vite redéployées après la fin des opérations à la fin février 2009. " Les FDLR ont repris leurs positions le long de l'axe routier Kiwanja-Ishasha, parfois déguisés en civils, mais ils sont bien là ", affirme un activiste de la société civile.

D'autres habitants de Kiwanja feraient les frais de leur alliance passée avec les FDLR : " Une femme est insécurisée par les FARDC au prétexte que sa fille a été épousée par un élément FDLR alors qu'on ne choisit pas sa belle-famille ", affirme une autre activiste, qui s'insurge contre cette stigmatisation globalisante et ce qu'elle considère comme un harcèlement injustifié. Selon elle, la " victime " vit désormais en clandestinité.

Interrogés sur la nouvelle donne militaire issue de la cessation des hostilités par le Conseil National pour la Défense du peuple (CNDP) de Laurent Nkunda et l'intégration de ses militaires dans l'armée régulière congolaise, un habitant de Kiwanja nous déclare : " Les populations entretiennent un sentiment de méfiance, voire de haine envers les ex-militaires CNDP, même en tenue vert olive des FARDC. Ils nous ont fait tellement de mal, il faudrait qu'on les éloigne d'ici, le pays est assez vaste pour cela !" Ce sentiment nous a semblé largement partagé dans le milieu, ce qui devrait interpeller les adeptes des opérations accélérées sur un besoin réel d'information et de sensibilisation des populations.

La peur au quotidien

Dans ce climat d'insécurité globale, la peur se lit sur les visages des habitants de Kiwanja. Peur de la nuit qui va s'abattre sur la cité dans quelques heures, apportant son lot d'hommes en uniformes non autrement identifiés, prêts à tout, y compris à tuer pour emporter les rares butins qui sont encore disponibles dans les maisons : téléphones portables, grains de haricots, poules, haillons, etc. Peur de prendre l'indispensable chemin des champs qui entourent la cité, devenus les repaires des FDLR et dont l'accès est conditionné par le paiement des taxes illicites à des éléments des FARDC faciles à identifier. Peur, enfin, de son ombre, comme si de partout pouvaient surgir le danger, la mort : à Kiwanja, et pour la première fois depuis que nous réalisons l'émission Echos de Goma et d'ailleurs, fissures, nos interlocuteurs ont requis l'anonymat !

Onesphore Sematumba

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