Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes

Ne nous aveuglons pas sur nous-mêmes : Sens, enjeux et horizon du débat sur Pole Institute


Par Kä Mana

Le débat que Le Potentiel a lancé concernant Pole Institute me donne l'occasion de pouvoir livrer quelques réflexions qui me semblent utiles dans l'état actuel de nos réalités en RDC.

Je voudrais dire avant qu'un débat de ce type, pour être fructueux et intéressant, ne devrait pas se dérouler à surface des choses ni se cantonner dans une logique d'accusations et d'imprécations sur des dits, des non-dits et des sous-entendus insuffisamment clarifiés. Il doit viser non seulement à mettre en relief les termes de ce qui pose réellement problème, mais surtout à aller au fond des questions sur le sens et les enjeux de ce qui est mis en lumière devant la conscience publique.

En plus de l'exigence de creuser en profondeur pour saisir les enjeux et le sens du débat, il est impératif d'inscrire la réflexion dans une perspective qui ne soit pas uniquement tournée vers le passé et enracinée dans les préoccupations présentes, mais prioritairement orientée vers le futur comme vaste champ de rêves que nous devons porter pour le Congo. Comme le présent naît de l'avenir, ainsi que le disent les philosophes togolais de l'Association Rameau de Jessé, l'urgence est de savoir quelle direction fertile nous devons donner au débat sur Pole Institute afin que l'avenir nous aide à mieux penser le présent et à mieux revisiter le passé dans ses significations essentielles.

Du discours de surface aux enjeux de profondeur

Si l'on se situe du simple point de vue des analyses qui circulent actuellement, deux positions s'affrontent actuellement concernant l'Institut Interculturel dans la Région des Grands Lacs, communément appelé Pole Institut, une structure de recherche installée à Goma, à l'Est de notre pays.

La première position est celle de ceux qui accusent Pole Institute d'être un « think tank » au service des forces extérieures qui cherchent à démanteler le Congo et qui se servent des Congolais pour inoculer dans l'imaginaire de la nation des idées pernicieuses de division. J'imagine que cette position est fondée sur une logique de soupçon que certains compatriotes ont à l'égard de toute personne, de toute institution, de tout discours et de toute parole sensibles à ce que le Rwanda présente comme perspective dans ses relations avec notre pays depuis l'époque de l'AFDL et de sa conquête de Kinshasa.

Sous toutes ses formes, ce soupçon a tendance à devenir certitude et vérité dès qu'il y a des signaux, même minimes et invérifiables, concernant des Congolais qui pensent à contre-courant du discours officiel de diabolisation du Rwanda et de sa politique. Comme les analyses de Pole Institute s'inscrivent dans un sillon qui ne se conforme pas au cadre de la parole dominante et de ses préjugés et présupposés, la tentation est grande de déceler derrière ces analyses la main invisible des ennemis du Congo. Tous les Congolais qui partagent la ligne du refus du discours établi sur le grand complot mondial contre
notre pays et sur le projet de démantèlement de notre territoire au profit du Rwanda sont vite taxés de traîtres, de membres d'une nocive cinquième colonne à démasquer le plus vite possible. Le débat lancé par le Potentiel obéit à cette exigence dont Pole Institute paie les frais.

Pour se défendre contre ses accusations qu'elle trouve outrageantes, humiliantes, diffamatoires et sans fondement, la direction de Pole Institute déploie une position qui veut présenter la vérité à partir d'une mise en perspective historique de l'Institut Interculturel pour la Région des Grands Lacs, avec ses objectifs pour la construction de la
paix dans la région et son souci de lutter contre les identités meurtrières dont le Congo et ses voisins de l'Est souffrent. Elle pense que le simple fait de rétablir la vérité à partir des faits avérés suffira à faire changer les regards sur Pole Institute et à positiver l'image de l'Institut dans l'imaginaire intellectuel congolais aujourd'hui. En misant sur la stratégie de la vérité historique et de l'auto-défense contre les accusations qu'elle juge infondées, elle ne se rend pas compte que le problème n'est pas celui de la vérité, mais plutôt celui de la construction sociale des images. La construction d'une réalité purement fantasmée ou volontairement désirée, à partir des peurs inconscientes, des préjugés émotionnels, de projections approximatives et des blocages psychiques qui travaillent les profondeurs de l'être congolais en ces moments où le Rwanda est pour beaucoup de nos compatriotes le miroir de notre impuissance, de notre désorganisation, de notre imbécillité collective face aux défis cruciaux de notre destinée.

La manière dont le discours de Pole Institute et celui de ses accusateurs fonctionnent à la surface des choses est celle d'un procès infondé pour les uns, fondé pour les autres. Mais le vrai problème de profondeur est-il celui d'un procès ? Je ne crois pas. L'accusation qui fait de Pole Institute un « think tank » au service du projet de démantèlement du Congo est impensable pour ceux qui connaissent ce centre de recherche. Elle ne résiste pas à une analyse sérieuse de l'histoire réelle et des publications actuelles de cette institution. Il ne faut pas en conclure rapidement qu'elle est inconsistante et qu'elle n'a pas de sens. En vérité, elle masque autre chose, une réalité plus profonde : le refus d'une certaine idée, d'une certaine vision, d'une
certaine image du Congo par une certaine frange de l'intelligentsia congolaise, qui se réclame d'un patriotisme pur et dur contre le Rwanda et contre la présence des Tutsi qu'elle considère comme le cheval de Troie du régime de Paul Kagame au Congo. La vraie question est là et nous devons avoir le courage de la poser en ces termes au lieu de tourner autour du pot dans des circonvolutions intellectuelles sans réel poids de vérité.

Dans la mesure où l'histoire de la naissance de Pole Institute est liée au contexte turbulent de la marche de l'AFDL sur Kinshasa et aux guerres toujours recommençantes qui détruisent la société congolaise dans le lot de crimes et de massacres, de vols et de viols, de destructions et de cataclysmes, l'idée d'un Congo paisible dont le destin de toutes les ethnies, les Tutsi compris, vivraient en paix dans la Région des Grands Lacs comme niche des richesses partagées est inacceptable pour tous ceux qui considèrent que cette idée consolide l'hégémonie du Rwanda dans la région. Elle est inacceptable aux yeux de beaucoup d'intellectuels parce qu'elle vrille l'inconscient congolais en rappelant à tout moment que notre présent est plombé par la puissance rwandaise dans la région.

Mais est-on sûr que la vision d'un Congo paisible dans une niche des Grands Lacs paisible, telle que Pole Institute la développe, s'inscrit dans le schéma de la faiblesse congolaise et de l'hégémonie rwandaise ?
Tant que je n'étais pas devenu membre de l'Institut Interculturel de la Région des Grands Lacs, au point de vivre et d'observer son fonctionnement concret à vue d'oeil, j'étais sensible au discours pur et dur de certains nationalistes congolais. Maintenant que je vois les réalités à la fois de l'intérieur et de l'extérieur, j'ai tendance à dire au courant nationaliste extrémiste qu'il se trompe d'enjeu et de combat en s'attaquant à Pole Institute comme institution de recherche, de réflexion et d'action sur le terrain. Ce que ce centre met en lumière, ce sont les pathologies qui ont conduit à l'embrasement de notre région des Grands Lacs: l'embrasement du Rwanda avec le génocide, l'embrasement du Congo avec toutes les tueries et toutes les abominations et inhumanités que nous dénonçons tous aujourd'hui. Ces conflagrations destructrices ont un nom : les identités meurtrières.C'est contre elles qu'il faut lutter, au Rwanda comme au Congo.

Ce combat, avant d'être politique, est essentiellement éthique. Pole Institute développe une philosophie de l'être-ensemble à partir d'une vision éthique de nos identités tribales, en vue d'une politique de convivialité qui a besoin qu'émergent de nouvelles figures politiques.
Des figures différentes de celles qui sont engluées dans a situation actuelle dont les Congolais et les Rwandais souffrent profondément, au-delà du supportable et de l'imaginable. L'enjeu, c'est de sortir de la logique de la guerre pour une vraie logique de la paix, avec toutes les forces vives qui croient en l'avenir de notre pays et de notre région.

Quand le présent et le passé naissent de l'avenir

Quelque part au fond de moi, je comprends que le courant nationaliste congolais pur et dur ne veuille pas que notre pays négocie une quelconque paix en étant en position de faiblesse et d'impuissance. Il veut un Congo puissant, dominateur, militairement capable de défendre son territoire et de se faire respecter par tous ses voisins. L'ambition est légitime. Tout congolais la partage sans doute. Il reste pourtant à se demander si une telle ambition doit se penser à partir de notre passé depuis 1997 et de notre présent en 2009 ; passé et présent déterminés par la guerre et ses crimes, ou s'il faut désormais penser, la puissance du Congo à partir d'un avenir qui serait irrigué par des valeurs humaines profondes, sans lesquelles il n'y aurait pas de paix possible entre nos ethnies, entre nos peuples, entre nos pays des Grands Lacs.

A mon sens, nous sommes à un tournant de notre histoire où il faut bâtir et éduquer de nouvelles forces de la paix, de nouvelles énergies de construction de l'avenir, qui soient embrasées par des rêves, des visions et des utopies en totale rupture avec notre passé immédiat et notre présent de tempêtes. De tels rêves, visions et utopies permettraient de construire une perception de notre présent et de notre passé sous un angle qui en fasse voir tout le fond destructeur : comme
des dynamiques négatives qui serviraient à montrer aux générations montantes ce qu'il ne faudrait plus jamais faire, ce qu'il ne faudrait plus jamais vivre sur notre sol.

Cela demande que l'éducation à la paix et au bien-vivre-ensemble devienne le cœur de notre dynamique régionale de construction d'une nouvelle société. Une société où nos nationalistes purs et durs d'aujourd'hui n'auraient plus de raisons d'en vouloir au Rwanda ou aux Tutsi. Une société où ils comprendraient que la vraie puissance n'est pas la puissance des armes, ni la puissance de la haine, ni la puissance de la vengeance, mais la puissance d'invention d'un futur commun. Un
futur prospère et heureux.

A ma connaissance, c'est à la construction d'un tel futur que s'attelle Pole Institute, sans aucun lien avec des forces qui veulent démanteler le Congo. Sans non plus aucune qualité ni aucune compétence pour être le « think tank » du régime rwandais. C'est ma conviction la plus profonde, jusqu'à preuve du contraire.

Conclusion

Si la réalité est telle que je la présente ici, il faut prendre de la hauteur et creuser plus en profondeur pour inscrire tous nos débats congolais dans le sens le plus fécond pour notre pays. Une certaine éthique de la recherche de la vérité, du respect mutuel et des échanges courtois pour réimaginer la destinée de notre pays devra être de mise dans nos discussions, loin, très loin des suspicions inutiles et des accusations inconsidérées qui donnent de notre pays une image essentiellement négative. Il deviendra alors clair que tout débat, s'il est mené en toute sérénité et en toute bonne foi, engendre une atmosphère de confiance réciproque qui honore la pensée et l'intelligence.

Le Potentiel
Jeudi 14 mai 2009

RDC, Nord Kivu : les guerres derrière la guerre Dossier de Pole Institute
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Le Potentiel
RULES FOR SALE:
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