Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes

Goma : voter, à tout prix !


Onesphore Sematumba


1. Un engouement citoyen

Depuis le mois d'août 2011, j'ai effectué une petite ronde dans certains territoires de la province du Nord Kivu, en vue de prendre le pouls de l'engagement des Congolais d'ici dans le processus électoral qui s'engageait dans sa phase décisive, avec notamment le dépôt des candidatures à la députation nationale et à la présidentielle. A l'époque, c'est-à-dire il y a quelques jours, mes interlocuteurs pouvaient se regrouper en deux catégories : celle des " dépités " de 2006 et celle des " correcteurs " de 2011.

Les dépités de 2006 clamaient haut et fort, tel le Corbeau de Jean de La Fontaine, qu'on ne les y reprendrait plus. Pour eux, les élections de 2006, les premières " démocratiques, transparentes, crédibles, etc. " avaient été une énorme arnaque et une incroyable imposture. Les Congolais ont cru avoir mandaté leur pouvoir à des représentants qui, à leur tour, leur devaient des comptes ; ils se sont retrouvés abandonnés à leur triste vie quotidienne faite de luttes interminables pour la survie alors que les heureux élus se la coulaient douce dans les hémicycles. " On les a élus pour cinq ans, et on ne les a plus revus depuis, même pendant les périodes les plus difficiles d'insécurité ", affirme ainsi un habitant de Kibumba. " Et puis, qu'ont-ils fait de concret pour le pays ? Ils n'ont fait que s'enrichir eux-mêmes ", renchérit un autre. Bref, cette catégorie de citoyens avaient tiré un trait sur ces élections qui n'avaient même pas débouché sur un début de démocratisation de la vie publique et, dans un mouvement de colère, ils marmonnaient qu'ils n'iraient plus jamais voter si, disaient-ils, c'était pour aller légitimer des pratiques qui dataient de la dictature mobutienne.

Les correcteurs de 2011, quant à eux, savouraient d'avance leur revanche. Pour les mêmes raisons que les dépités de 2006, ils juraient, leur carte d'électeur sur le cœur, qu'ils allaient se rendre nombreux aux urnes, pour " corriger " ceux qui n'avaient pas pu se montrer à la hauteur des attentes des populations. A Bunagana, un de mes interlocuteurs m'a ainsi dit : " Nous allons nous servir de notre bulletin de vote comme d'un bic rouge pour sanctionner les mauvais élèves de 2006. "

Face à ces deux grandes catégories, je me demandais celle qui allait " gagner " en novembre 2011. En d'autres termes, du boycott brandi par les dépités de 2006 ou de l'engouement annoncé par les correcteurs de 2011, quelle attitude allait caractériser mes interlocuteurs le 28 novembre 2011, premier jour d'un processus électoral qui allait nous conduire jusqu'en 2013 ?

Le lundi 28 novembre, je me réveillai plus tôt que d'habitude, pour faire un tour dans la ville de Goma afin de prendre sa température. La ville était tout simplement morte ! Aucun bus, aucune voiture, ni aucun des milliers de taxis motos ne roulait sur les rues défoncées de Goma. Même les femmes vendeuses de produits à la sauvette avaient déserté leurs " marchés pirates " sur les bords des rues qu'elles se disputent au quotidien avec les piétons, les immondices et les policiers municipaux, ces derniers tentant en vain d'orienter les vendeuses vers des marchés formels. Où étaient donc passés les centaines de milliers - d'autres diraient le million- de Gomatraciens, ainsi qu'on appelle les habitants d'ici ? Faisaient-ils la grasse matinée en tant que dépités de 2006 ou avaient-ils bravé les fraîches températures des bords du lac Kivu pour aller massivement voter et " corriger "?

Je résolus d'en avoir le coeur net, en me rendant dans mon propre centre de vote. Sans savoir que le parcours du votant peut se révéler un véritable parcours … du combattant !

2. Le parcours du votant : à la recherche du nom perdu !

J'avais suivi, comme tout le monde, tout le débat autour du fichier électoral, de l'accès au serveur central par l'opposition, et du déploiement des listes, des bulletins, etc. Mais je le suivais de loin, ayant la foi en ceux qui assuraient que tout se passerait pour le mieux dans le meilleur des mondes qu'est la RD Congo. La Commission Electorale Nationale Indépendante -la CENI- n'avait-elle pas poussé l'expertise technologique jusqu'à proposer la localisation du bureau de voter par un simple clic sur son site ? Adepte des NTIC, j'avais donc localisé mon bureau de vote à partir de mon bureau de travail, et j'étais très heureux de voir que je voterais dans la même école où j'avais été enrôlé. C'est donc en sifflotant que je me rendais à l'Institut Mont Carmel.

Ce centre était, comme la plupart de ceux que j'allais visiter par la suite, pris d'assaut par des électeurs. Des queues formées, m'ont dit certains, depuis cinq heures du matin. Des électeurs disciplinés, extrêmement patients, comme conscients de la gravité de l'acte qu'ils allaient poser. Devant la porte de chaque classe s'étire une longue file. Ma première difficulté est d'identifier la porte devant laquelle je dois moi-même me ranger. Le policier à qui je pose la question me désigne, de sa matraque, un coin du bâtiment scolaire où sont affichées des listes que les intempéries ont déjà rendues illisibles. J'y rejoins un groupe important d'autres qui, comme moi, sont à la recherche de leur identité. Après une heure d'efforts, je finis par renoncer et je me décidai de passer le reste de cette journée autrement lorsque je tombai sur une de mes connaissances qui avait déjà le pouce sali à l'encre indélébile. Je lui exposai aussitôt mon problème - mon nom était perdu- et ma solution - tant pis, on se reverra en 2016 ! C'est là qu'un déclic se fit dans la tête de mon interlocuteur, parce qu'il me demanda mon nom. Je le lui dis (il me connaissait par le nom de ma fille aînée, comme cela est courant ici). Il me demanda si mon nom commençait bien par " S ", ce que je m'empressai de confirmer, aussi heureux qu'un malade se trouvant devant un médecin qui trouve de lui-même les symptômes de son mal. A la fin, il me dit, très sûr de lui : " Ton bureau de vote se trouve au Groupe scolaire La Couronne de Himbi. " J'étais trop impressionné pour lui demander de qui il tenait ce savoir mais je dus lui avouer que je ne connaissais ce Groupe scolaire que de nom. Magnanime, il consentit à m'y accompagner. Mon centre avait donc été délocalisé de près de deux kilomètres à mon insu. Plus tard, je me rendis compte que les centres avaient ainsi été éclatés pour plus de fluidité, mais les électeurs n'en étaient pas informés ; d'où cette belle pagaille qui a caractérisé certains centres.

L'opération de vote lui-même se fit sans incident majeur. En un temps deux mouvements, j'avais choisi mon candidat Président de la République parmi les cinq qui me clignaient de l'œil avant de m'empêtrer dans les quatre pages qui constituaient mon bulletin de vote pour les législatives. La situation était rendue encore plus difficile par l'obscurité qui régnait dans l'isoloir. Une vieille dame, à ma gauche, a le courage de réclamer une lampe pour retrouver son candidat. On la lui donna, elle vit son candidat, et fourra son immense bulletin… dans l'isoloir ! Le président mobilise illico les témoins des partis politiques, l'on démonte l'isoloir, l'on en extrait le journal-bulletin de vote et l'on le remet à la vieille dame. Un PV est établi, l'isoloir est remonté, et le vote se poursuit. Moi, je cherchais toujours mon " députable " parmi les 285 petites photos flanquées de tout aussi petits caractères mais, au lieu de demander une lampe comme la vieille dame, je dis au président du bureau de vote, de loin : " C'est compliqué, avec un bulletin si nombreux ! " C'est à quoi il me rétorqua gentiment que j'aurais dû connaître d'avance le numéro du candidat. J'allais lui dire que ce numéro ne m'indiquerait pas la page lorsque je tombai sur le quidam. Je ne jurerais pas que c'est lui, tant la petite photo qui correspond à son numéro d'ordre ne lui ressemble pas, mais je crois que c'était le bon numéro. Et puis, quoi ? Ce n'est qu'un jeu, non ? A la sortie, j'avais une pensée pieuse pour mes compatriotes de Kinshasa qui devaient naviguer à travers des bulletins -syllabus d'une demi-centaine de pages.

D'autres n'ont pas eu autant de chance que moi ; ils ont manqué définitivement leur nom sur les listes alors qu'ils brandissaient leur carte d'électeur qui, du coup, avait autant de valeur qu'une chaîne HI-FI pour un sourd. Ici aussi il s'observait une terrible cacophonie dans le traitement de ces cas ; certains bureaux de vote les laissaient voter sans difficulté, d'autres les faisaient attendre pour " plus tard ", alors que d'autres, enfin, les renvoyaient carrément à la maison. En voyant la mine à la fois éplorée et furieuse de ces électeurs privés d'élection, et en suivant la désinvolture avec laquelle le processus est mené par les organisateurs, je me disais que ces élections représentaient un enjeu véritablement important pour les Congolais et du coup, je me demandais si les citoyens lambda n'étaient pas un cran au-dessus de la classe dirigeante.

3. Les héros dans l'ombre sont crevés

Le mardi 29 novembre 11, j'ai entrepris la ronde des bureaux de dépouillement. Les mêmes qui, la veille, étaient des bureaux de vote. Comme la plupart des curieux, j'avais hâte de connaître les tendances et les scores réalisés par nos différents candidats. Surpris par une forte pluie alors que je léchais les listes vertes accolées contre les murs du Complexe scolaire La Joie, je trouvai refuge dans une salle de classe qui avait servi, toute la nuit, de bureau de dépouillement. Quatre jeunes gens y gisaient, littéralement vidés, après une journée et une nuit de travail, à jeun et sans répit. " On ne leur a même pas offert une bouteille d'eau ", nous informe un autre jeune rencontré sur place. " Ils ne savent même pas combien on va les payer pour ce travail ", poursuit un autre. Les sacs des bulletins de vote croupissent au fond de la classe ; les quatre héros, eux, sont arc-boutés sur des pupitres, la tête enfouie dans le croisement de leurs bras. Comme si, un jour seulement après les élections, on les avait oubliés !

Sur la route de retour, je rencontre un attroupement de quelques dizaines d'hommes et de femmes, furieux, assiégeant l'entrée de la permanence d'un parti politique. Ils vocifèrent et de leur bouche fusent des injures à l'encontre d'une candidate députée nationale. " Nous avons passé la nuit à travailler comme témoins pour elle ; nous avons même les procès- verbaux entre nos mains. Et cette p… refuse de nous payer ! ". Le 26 novembre, j'avais assisté à une scène similaire. Une vingtaine de personnes avaient assailli une station de radio locale pour dénoncer les agissements d'un Pasteur de leur Eglise qui leur avait infligé une formation de trois jours pour en faire des témoins lors des élections et qui avait disparu, sans en avoir engagé aucun. Ils exigeaient d'être payés… pour les trois jours de formation !
Décidément, ces élections sont porteuses d'attentes complexes.

Goma, 30 novembre 11

Onesphore Sematumba

 

 

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