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Echos
de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base |
| La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes |
Goma :
vivement ces résultats présidentiels, et que la lutte reprenne !
Le 5 décembre 11, une petite équipe de Pole Institute
s’est rendue à Kibumba, une localité du petit territoire de Nyiragongo,
au nord de la ville de Goma. Les habitants de ce territoire minuscule,
le plus petit de la RDC, font face à des défis énormes. Coincé entre
l’immense Parc national des Virunga au nord et à l’ouest, la frontière
rwandaise à l’est et la ville de Goma au sud, ce territoire se réduit
à une seule Chefferie, celle de Bukumu. Ici, les gens vivent encore
des souvenirs de la belle époque, quand leur Chefferie s’étendait jusqu’aux
bords du lac Kivu et que la résidence de leur Chef se situait dans le
cœur de ce qui est devenu la ville de Goma, cette ville insatiable qui,
depuis lors, a entrepris de repousser du jour au lendemain la Chefferie
vers le volcan éponyme, le Nyiragongo. Ce dernier rythme la vie des
70 000 habitants (estimation donnée localement par un agent) de ce territoire
qu’il alimente en terres fertiles au prix de terribles éruptions dont
la plus récente, celle de 2002, a également détruit une bonne partie
de la ville de Goma. Le feu qu’il continue à entretenir dans ses entrailles
prive les habitants de surface de toute nappe phréatique. Aucune source
naturelle d’eau, aucun ruisseau ne coule dans le territoire verdoyant
de Nyiragongo. Mais du fait de la présence des volcans – il n’ y a pas
que le Nyiragongo !- et de la luxuriante végétation qui les couvre,
il pleut presque chaque jour dans la contrée. Les hommes, les bêtes
et les plantes s’abreuvent au quotidien d’une eau qui tombe littéralement
du Ciel ; il existe bien des projets d’adduction en eau potable dans plusieurs tiroirs de l’Administration publique,
mais ils n’ont jamais connu un début de financement. Le 5 décembre,
lors de notre passage, les habitants rencontrés nous ont dit que l’eau
était encore, cette année, au cœur de toutes les promesses électorales
des candidats. « Electeurs : heureux mortels qui sont à l’image
des certaines femmes malchanceuses. On leur fait la cour pendant six
mois et, quand elles ont dit oui, on les cocufie pendant six ans »,
disait Jean Amadou
[1]
. Sauf qu’à Kibumba, comme partout en RDC, les électeurs
n’ont connu que quatre semaines d’une cour timorée et que,
pour sûr, ils seront cocufiés pendant cinq longues années. Et nos interlocuteurs
ne se faisaient guère d’illusions, même s’ils affichaient une fierté
touchante, après avoir exercé leur pouvoir électoral le 28 novembre.
« Il a plu beaucoup ce jour-là, mais nous nous sommes déplacés
en masse : pour sanctionner les élus de 2006 et accorder notre
mandat à d’autres ! », clame un fonctionnaire. « La plupart
n’ont pas su voter ici, parce qu’il n’y avait aucune assistance pour
les analphabètes, qui sont nombreux chez nous », tempère un paysan.
Et un autre de renchérir : « Et puis, ils étaient tellement
nombreux, les candidats ; le choix était vraiment malaisé. Il y
avait au moins deux candidats par famille, et le record a été évidemment
battu par la famille du Mwami
[2]
, qui en a aligné cinq ! » Interrogés sur
cet engouement vers la représentation nationale de certains de leurs
voisins, nos interlocuteurs sont unanimes : « Il s’agit d’une
fuite, de la fuite vers des horizons professionnels et géographiques
plus cléments ; ici, nous sommes vraiment pauvres !
On cherche à s’en sortir par tous les moyens, et la députation est un
raccourci convenable.» A Nyiragongo, trente-cinq candidats étaient en
lisse pour deux sièges à l’Assembl Avant de quitter nos interlocuteurs de Kibumba, j’osai
la question inévitable du 5 décembre 2011 : « Comment vivez-vous
l’attente de la proclamation des résultats du vote présidentiel prévu
pour demain, le 6 décembre ? » Comme ils me regardaient comme
si je tombais d’une autre planète, je dus préciser ma pensée :
« Est-ce que vous avez peur ? Est-ce que vous êtes angoissés ? »
Leur étonnement était unanime et sincère. A la fin, quelqu’un me demanda
si j’avais remarqué quoi que ce soit de particulier sur la route de
Kibumba. « Non. », ai-je reconnu. « Nous avons rempli notre devoir le 28
novembre 2011, que les autres fassent le leur, dit-il. Pour le reste,
nous attendons tranquillement les prochains scrutins. » Avant de
nous séparer, le paysan réclama de nouveau la parole et dit : « Nous
avons des inquiétudes réelles ; le volcan Nyamulagira est entré
en éruption depuis quelques mois et ses cendres souillent l’eau de pluie
que nous buvons, et sèchent les feuilles des plants dans nos champs.
Je ne sais pas si c’est lié, mais les pluies son devenues pus drues
et sont accompagnées de grêle ! » Des préoccupations qui vont
au-delà des contingences électorales… Et nous sommes repartis vers la ville de Goma, après
avoir promis de revenir bientôt.
De Kibumba à Goma, seule la barrière du FONER (Fonds
National d’Entretien Routier) donne l’impression que le trajet est long.
Ce point de rançonnement – je ne trouve pas d’autre terme !- est
situé à quelques mètres de l’entrée nord de la ville. Tout véhicule y est délesté d’un montant proportionnel
à son tonnage, censé être investi dans l’entretien des routes nationales.
Comme d’habitude, les Congolais s’y laissent dépouiller pour continuer
à rouler sur leurs chemins défoncés « en paix » ; les
camionneurs et autres chauffeurs de taxis bus incluent évidemment cet
« impôt » dans la facture du consommateur final. Où va cet
argent ? Pourquoi dois-je le payer, si les routes sont, chaque
matin, dans un état qui les rapproche plus de la disparition que de
la réhabilitation ? Toutes ces questions dans la tête, nous rentrons dans
la ville en début d’après-midi. Cette fois encore, nous avons réussi
à ne pas payer le FONER, mais jusque quand, surtout si certains Congolais
fuient la revendication et se laissent plumer, même
de mauvaise grâce et en maugréant. Une sagesse bien d’ici dit
que « le mauvais œil du crapaud n’a jamais empêché la vache de
s’abreuver dans la rivière ». Et le FONER le sait : donnez,
même avec cette mine d’enterrement que vous affichez, mais donnez quand
même ! La ville de Goma, cet après-midi- là, ressemblait plus
à une métropole assiégée qu’à une ville touristique. Aux abords du Rond Point de l’Institut de Goma, d’où partent
souvent les manifestations, la Police anti-émeute est déployée. Boucliers,
casques, matraques, protège- genoux, toute la panoplie du parfait policier
des temps modernes, celui qu’on croirait juste sorti d’un film de fiction
américain ! Par la suite nous en rencontrerons d’autres, marchant
à pas pesants, se dirigeant vers « les coins les plus sensibles
de la ville ». Des éléments de l’armée (FARDC) sont également mis
à contribution, comme en renfort. Plus tard, les autorités locales,
reprenant un discours venu de Kinshasa, évoquent la nécessité de « prévenir
des débordements éventuels » et de « protéger les personnes
et leurs biens ». Ce déploiement des forces de sécurité a provoqué l’effet
contraire à celui qui était escompté. Les boutiques et les magasins
ont fermé plus tôt que prévu, les écoles n’ont généralement pas terminé
leurs agendas de l’après-midi. Et le lendemain, le 6 décembre 2011,
« jour fatidique », Goma a décidé de tout suspendre. Les écoles,
les bureaux administratifs, les commerces et les marchés, tout s’est
mis en état d’attente, en état de latence, un œil rivé sur Kinshasa,
« si loin si proche », l’autre sur cet impressionnant déploiement
des forces de sécurité dont les Congolais ont plus à craindre qu’à espérer,
surtout en pareilles circonstances. Les appels répétés au calme et à
la poursuite « normale » n’y ont rien fait ; les Gomatraciens
s’étaient octroyé une journée d’hibernation, en attendant de voir de
quoi le lendemain serait fait. Le lendemain, le 7 décembre 11. C’est seulement le matin
que la plupart des habitants de la ville lacustre apprennent que la
CENI n’a pas proclamé les résultats qui sont devenus un véritable secret
de polichinelle. Le faux suspense est prolongé de 48 heures, ce qui
proroge d’autant la crispation généralement observée. En attendant,
sans perdre de temps ni attendre les appels d’ici ou d’ailleurs, les
Gomatraciens se sont remis de bon matin à leur lutte quotidienne. Les
élèves sont allés en classe, les commerces ont rouvert ; bref la
vie a repris, spontanément. En attendant demain, peut-être. En attendant
certainement que tout cela se termine, et que la vie normale, « la
lutte », comme on dit ici, reprenne. En toute sérénité !
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