Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes
C'est où, la ligne rouge ?

Par Onesphore
Goma, 23 novembre 12

Lorsque la guerre de l'Est a commencé en avril 2012, j'étais loin de croire qu'un jour, ou plutôt que pendant trois jours, ma petite famille, mes collègues, mes amis et notre ville de Goma seraient directement exposés aux bombardements aveugles des mortiers et aux échanges ravageurs des mitraillettes. J'étais loin de le croire, même si je le voyais venir. Je ne partageais pas la certitude de ceux qui, parmi les analystes politiques et autres experts de la sous-région des Grands Lacs et autres Docteurs ès affaires congolaises, affirmaient péremptoirement que la rébellion du M23 ne franchirait pas la ligne rouge, en s'emparant de la ville stratégique de Goma. Une ligne rouge qui se situerait quelque part au-delà de l'aéroport international de la ville, matériellement marquée par un immense camp de Kanyarucinya, peuplé de plus de " 16 000 ménages " comme comptent les humanitaires. En réalité près de 80 000 pauvres hères à qui l'on avait interdit l'entrée dans la ville (le franchissement de la ligne rouge) et qui n'osaient pas retourner dans leurs villages, pour ne pas franchir une autre ligne dont personne ne connaissait ni la couleur ni la localisation. Ces mêmes pauvres hères qui, depuis le 21 novembre ont courageusement résolu de regagner promptement leurs villages abandonnés depuis plus de sept mois pour certains et depuis quelques semaines seulement pour d'autres.

Autour de cette ligne rouge, les FARDC, l'armée gouvernementale et la MONUSCO, l'armée du monde entier, avaient placé un verrou fait d'hommes, de chars, de canons et de kalachnikov. Ce verrou-là était loin de me rassurer, tellement il avait constamment changé de place avant de se retrouver à Kanyarucinya. Au mois de mai 2012, cette ligne et ce verrou se trouvaient encore là-bas, très loin de Goma, du côté de Bunagana, aux confins de la frontière ougandaise. En ces temps-là, Madame Sélassié, la patronne provinciale de la MONUSCO au Nord Kivu avait rassuré M. Matata Mpoyo, alors tout nouveau Premier Ministre de la RDC : " Bunagana ne tombera pas ! " Emu et rassuré par une telle certitude de la part du bras armé de la Communauté internationale, le chef du gouvernement congolais avait repris place à bord de l'hélicoptère blanc de la MONUSCO qui devait le ramener à Goma, d'où il a repris place à bord du jet tout aussi blanc de la MONUSCO, qui, à son tour, l'a ramené au bord du Fleuve Congo. Là-bas, très loin, à Kinshasa, d'où il a continué à vaquer à ses occupations primo-ministérielles. Depuis lors, Bunagana est tombé. Ensuite, Rutshuru centre et Kiwanja sont tombés. En quelques jours, des localités, des villages, des cités sont tombés sous le contrôle du M23, obligeant les FARDC et la MONUSCO à déplacer continuellement la ligne rouge et le verrou. Et maintenant, au moment où les deux choses se trouvaient à la porte nord de la ville, les experts étaient convaincus qu'elles étaient désormais inamovibles. D'ailleurs, argumentaient-ils, le CNDP n'avait pas osé entrer dans Goma en décembre 2008, et blablabla. Et d'ailleurs la MONUSCO ne le permettrait pas, Goma est la capitale de la communauté humanitaire en RDC, cela occasionnerait une catastrophe, un bain de sang, et d'autres arguments de même nature !

Je n'étais pas non plus persuadé par le discours officiel qui, à travers le porte-parole Lambert Mende, traitait le M23 de " fiction " car, par définition, une fiction, ça ne se voit pas, c'est une création de l'esprit, c'est une irréalité. Alors que de Goma, en allant vers le Nord, on voyait bien le M23 s'organiser, administrer, recruter ; bref se préparer. Et à quoi donc peut se préparer une rébellion qui campe aux portes de la cité ? A quoi ?

Lorsque le vendredi 16 novembre 2012 je quitte mon bureau, je ne cherche pas la réponse à la double question précédente. Comme tout le monde, j'ai fini par intégrer la guerre dans ma vie de tous les jours. Comme tout le monde, je respecte les consignes officielles de sécurité. Je m'empresse de rentrer avant que ma femme ne ferme l'enclos à 18h30 ; j'essaie de ne pas manger la viande venue des boucheries rwandaises. Et si je viole la première consigne, je remets poliment mes téléphones et le contenu de mes poches aux patrouilleurs policiers ou militaires qui se sacrifient toute la nuit pour la sécurité dans la ville, sans heures supplémentaires payées alors que la nuit commence désormais trop tôt.

Le principal avantage du vendredi, c'est que le lendemain c'est samedi. Bien sûr ! Et que le jour d'après, c'est dimanche. Repas, repos, répit. Avant de reprendre la vie active le lundi. Le week-end qui devrait commencer le samedi 17 novembre se transforma en cauchemar le dimanche matin lorsque les belligérants, probablement fatigués de se reposer après des combats qui avaient permis aux FARDC et à la MONUSCO de perdre le verrou de Kibumba et au M23 de lorgner sur la ville étendue au bord du lac Kivu comme une jeune fille offerte, se mirent de nouveau à se tirer dessus. Les déflagrations sont intenses, mes viscères leur font écho. Deux de mes filles, qui étaient allées suivre leur instruction catéchétique en vue de leur prochaine première communion, rappliquent dare-dare. L'aéroport de Goma est en train d'être pris par le M23, leur a dit le catéchiste, avant de les renvoyer à la maison. J'ai beau ne pas croire sur parole les dires d'un catéchiste, les bruits qui viennent du nord de Goma finissent par me convaincre. La ligne rouge est en train d'être effacée, et Goma a commencé sa chute entre les bras du M23. Trois jours de lente et tonitruante agonie, faite de courts moments de répit et d'intenses périodes de détresse. Comme lorsque ma fille cadette, blottie contre ma poitrine impuissante, me susurre à l'oreille : " Papa, allons à Bukavu ! Partons d'ici, maintenant ". Bukavu, c'est la ville congolaise de l'autre côté du lac Kivu, d'où sont originaires les parents des amies de ma fillette, et qui y ont prestement dépêché leurs familles. Moi, je viens de Bunagana, et la guerre vient aussi de là, mais je ne peux pas le dire à ma fillette, qui n'a que sept ans. Alors que dehors, la Garde Républicaine, se défoule de sa cuisante défaite en ville en tirant sans discontinuer en l'air. Ces périodes de détresse où chaque coin de la maison devient dangereux et que les enfants se disputent les espaces sombres de la maison, fuyant la lumière des fenêtres et le confort des matelas douillets pour se jeter sous les lits. Mais aussi ces moments de précieuse fraternité lorsque les messages, porteurs souvent des questions généreusement angoissées, illuminent les écrans du téléphone. De Berlin, de Paris, de Bruxelles, de Nairobi, de Gisenyi et de partout par le vaste monde. Mais aussi des différents quartiers de la ville. " Comment ça va ? Tout va bien ? Et ta famille ? " Et ce courriel envoyé pendant les trois jours et auquel je n'ai pas encore entièrement répondu !

Maintenant, le verrou et la ligne rouge ont de nouveau été déplacés. En même temps, une toute petite fenêtre est en train de s'ouvrir pour qu'au niveau sous-régional, on trouve une solution diplomatique à cette guerre qui aurait pu être évitée si des intérêts inavoués ne contribuaient pas à l'exacerber. La fenêtre est toute petite, et plusieurs forces se ruent pour la fermer. A la recherche d'une revanche militaire pour la RDC ou de la poursuite écervelée de la guerre pour le M23. Les puissances régionales devraient travailler à la mise en route d'un dialogue entre Congolais sincère pour que toutes les questionns à la base de ce cycle de violence, qui n'a trop duré, soient mises sur la table. Et que des pistes de solution durables et réalistes soient proposées. Bref, s'il y a un verrou à faire sauter, c'est celui de l'entêtement à continuer une guerre dont, en définitive, les Congolaises et les Congolais ne sortiront pas grandis, peu importe son issue.

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