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Echos de Goma et d'ailleurs
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JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA FEMME : UN JOUR DANS UNE VIE ORDINAIRE OU UN JOUR POUR UNE VIE NOUVELLE ?

 

Rutshuru: à qui profite la guerre ?



La RDC connaît une progression à vitesses variables, et cela risque de faire tanguer dangereusement le navire. Cela est particulièrement vrai pour cette province du Nord Kivu. D'une part, la province est impliquée dans ce processus électoral devant doter le pays des institutions démocratiques animées par des personnalités légitimes. Les populations sont enthousiastes malgré les ratés observés. La CEI a plutôt bien géré les opérations, surtout en ce qui concerne l'identification et l'enrôlement des électeurs dans cette province où les querelles sur la nationalité ont parfois bloqué ce genre de processus. D'autre part, cet élan et cet enthousiasme sont refroidis par l'insécurité persistante au Kivu, malgré la fin officielle de la guerre au niveau national. Les forces rebelles rwandaises, FDLR et Interahamwe, continuent à écumer le Nord Kivu, où elles se livrent à toutes sortes de violences contre les civils congolais, tout en clamant leur détermination d'attaquer leur pays d'origine, voisin de cette province.
La dernière attaque combinée MONUC- FARDC contre ces forces dans le Parc National des Virunga a eu l'effet d'un coup de pied dans une fourmilière : au lieu de se rendre aux troupes onusiennes ou de rentrer au Rwanda, les FDLR se sont éparpillées plus au nord de la province (Lubero) et dans les forêts de Walikale, d'où elles se sont réorganisées, selon certaines sources.
Mais l'insécurité ne provient pas que de ces forces venues de l'extérieur. Les troupes congolaises censées former une armée intégrée par le brassage des différentes factions ayant servi les rébellions et le gouvernement d'alors continuent à se regarder en chiens de faïence. Deux brigades ont déjà été brassées au Nord Kivu ; l'une, la 4ème, a été déployée en Ituri et l'autre, la 5ème, en territoire de Rutshuru. Une autre est en formation à Rumangabo. Et entre les troupes brassées et les autres en attente de brassage, les relations sont si mauvaises que les premières n'hésitent pas à humilier les autres publiquement, comme nous l'avons vécu les premiers jours du mois de janvier 2006 à Goma. Cela pourrait dégénérer, si la hiérarchie militaire n'y prend garde.
Il y a aussi ce qu'il convient d'appeler désormais le phénomène Nkunda, du nom de cet ex-général issu de la rébellion du RCD, qui a refusé de s'intégrer dans l'armée gouvernementale à la fin de la guerre et qui a fait parler de lui pour la première fois en juin 2004, en occupant pendant une semaine la ville de Bukavu, au Sud Kivu.
Depuis lors, des mesures ont été prises contre lui, dont sa radiation de l'armée. Il est même sous le coup d'un mandat d'arrêt international. Mais il court toujours et on le crédite d'une force de frappe intacte et disponible à tout moment. Et les derniers événements qui viennent de secouer le territoire de Rutshuru sont attribués à ses troupes.

Selon nos sources, des éléments présumés fidèles au général Laurent Nkunda auraient été aperçus dans trois villages de Kibumba, vers le 10 janvier 06. Quelques jours plus tard, l'on signalera un mouvement des troupes traversant le parc national au niveau de Kakomero, en direction de Runyoni et Cyanzu, deux pics montagneux faisant partie du parc, à une dizaine de kilomètres du volcan Sabyinyo (frontière rwandaise) et à quinze kilomètres de Bunagana, à la frontière ougandaise. C'est là qu'ils se seraient installés, les deux pics offrant une vue imprenable sur toute la plaine de la Rutshuru.
Avertis de cette présence militaire pour le moins suspecte sur son territoire, le colonel She Kasikila, commandant de la 5ème brigade intégrée, va au contact le mercredi 18 janvier 2006. C'est le début des affrontements. Les populations des localités voisines de Runyoni désertent les villages ; celles de Bunagana parviennent à trouver refuge en Ouganda, après avoir passé une nuit de bombardements à l'arme lourde la nuit du 19. A partir du 20, d'autres villages du territoire de Rutshuru, situés plus au sud, tombent sans combat. Les troupes de la 5ème brigade décrochent et le colonel She Kasikila fuit vers Kanyabayonga, au nord de la province, abandonnant une population complètement paniquée. Le samedi 21 janvier, le gouverneur de la province, Eugène Serufuli, ayant écourté son séjour à Kinshasa, se rend à Rutshuru, en compagnie du général Amisi, commandant de la 8ème Région militaire (Nord Kivu) et du commandant des forces de la MONUC. Ils installent sur place une compagnie dirigée par le major François Kamanzi pour ramener la sérénité dans la cité, mais la foule présente manifeste son opposition au déploiement de ces militaires commandés par un officier tutsi. Néanmoins ces troupes restent sur place.
Le même jour, la délégation gagne Kanyabayonga par hélicoptère (de la MONUC), d'où le gouverneur appelle les troupes défaites à regagner leurs positions à Rutshuru.
Comme le colonel Kasikila n'est plus sur place, contact est pris avec son commandant second, le major Espérant Masudi, qui accepte de regagner Rutshuru, sous escorte des forces onusiennes. Les insurgés, comme on les appelle, disparaissent dans la nature, sans un coup de feu. Depuis lors, le colonel Kinkela, commandant second de la 8ème région militaire a été mandaté par sa hiérarchie pour réorganiser la 5ème brigade de Rutshuru.

Le lendemain, le gouverneur Serufuli se rend à Bunagana. La petite cité s'est littéralement vidée de ses habitants et il regagne Goma sans les avoir vus revenir. Il y aurait eu beaucoup de morts parmi les civils et les militaires dans cette cité, mais aucun bilan n'est encore disponible.
Le 23 janvier, Rutshuru, et plus particulièrement la cité de Kiwanja, se réveillent dans l'effervescence. Les barricades sont érigées partout, et des pneus brûlent sur la chaussée. Des jeunes, déguisés en maï maï, clament leur colère : en effet, des militaires ont pillé les cités de Rutshuru et de Rubare. Les premiers soupçons sont dirigés vers les insurgés qui auraient pillé à l'occasion de leur retraite ; plus tard l'on apprendra que ce sont les FARDC envoyés en renfort au colonel Kasikila qui ont pillé les maisons et les boutiques des populations qu'ils venaient secourir ! Les troupes du major François Kamanzi s'impliquent dans la récupération des biens pillés qui sont remis à leurs propriétaires.
Le mardi 24 janvier, les manifestations s'intensifient, avec une plus grande implication d'adultes de la communauté nande qui, tout en réclamant le retour du colonel Kasikila (qui a déjà rejoint Kinshasa), s'attaque à certains symboles du pouvoir, notamment le bureau local de la Direction générale des migrations (DGM), le poste de péage route, etc. Même les propriétés privées sont leur cible :la résidence du gouverneur Serufuli à mi-chemin entre Rutshuru et Kiwanja est prise d'assaut à plusieurs fois, ainsi que ses plantations de maïs, mais la police parvient à sauver l'essentiel et à refouler la foule. La maison d'un notable hutu de Kiwanja, le pasteur Nkuruyumuryango, est partiellement détruite. Ce qui avait commencé comme une marche pour le retour de She Kasikila (et contre la présence d'unités présumées proches des agresseurs) devient très vite une manifestation violente d'une communauté, les banande, contre une autre, les bahutu. Les jeunes bahutu de Rutshuru, alertés, descendent vers Kiwanja, munis d'armes blanches (machettes et lances traditionnelles), pour en découdre. Mais l'affrontement n'aura pas lieu, et les deux groupes ethniques majoritaires dans le coin remisent leurs armes.
Il est important de signaler que depuis le retour des éléments de la 5ème brigade à Kiwanja, ils se sont littéralement fondus dans la population et évoluent en civil. Ont-ils infiltré la manifestation pour opposer les deux communautés ? Nul ne le sait mais ce qui est clair est que les populations de Rutshuru vivent une situation angoissante, entre deux armées invisibles mais présentes (la 5ème brigade et les insurgés), une armée officielle, les FARDC, qui n'ose se manifester pour éviter la confrontation avec des civils exaltés, et la MONUC, occupée à colmater les brèches. Situation angoissante parce que, d'un moment à l'autre, la déflagration est possible, et personne ne sait qui peut, le premier, donner le coup de feu !

Ces événements de Rutshuru résument à eux seuls tous les questionnements en rapport avec le contexte délétère du Nord Kivu :

1. Pourquoi les insurgés (présumés fidèles à Laurent Nkunda) ont-ils attaqué
ce territoire ?

Selon le colonel Kasikila et ses proches, il aurait été personnellement visé à cause de ses relations difficiles avec les troupes rwandophones non brassées. Et de rappeler qu'il avait déjà échappé de justesse à deux attentats, dont le tout dernier datait du 7 janvier 2006 à Kibumba.
Mais pourquoi les insurgés seraient-ils aller au fin fond de ce territoire à la recherche du colonel qui résidait à Rutshuru ? D'autres pensent que c'est une tentative d'occupation d'un espace en vue d'un marchandage politique et/ou militaire de la part de Laurent Nkunda. Pourquoi, alors, ces troupes insurgées se sont-elles volatilisées sans aucune résistance ?

2. Qui protège les populations congolaises ?

Lorsqu'une brigade intégrée et brassée, image de l'armée congolaise de demain, lorsque 2500 hommes décrochent après 48 heures et abandonnent les populations civiles, l'on est en droit de se demander qui a, finalement, la force réelle d'occupation et de protection du terrain. Et lorsque, au lendemain des affrontements, tous les administrateurs de Rutshuru de réfugient au camp de la MONUC alors que les populations sont revenues dans les habitations, l'on est obligé de constater le vide qu'il y a entre les dirigeants et les autres, condamnés à " se prendre en charge ".

3. Est-ce que c'est " terminé " ?

Difficile de répondre à cette question, du moment où aucun porte-parole n'a formulé aucune revendication. Mais force est de constater que les insurgés n'ont pas été défaits et que leur capacité de nuisance demeure intacte.
Il est également trop tôt pour connaître l'évolution des relations intercommunautaires entre les banande et les bahutu en cette période préélectorale. Cette dérive d'une manifestation politique à une confrontation ethnique sonne comme un avertissement.
Cependant, comme d'habitude, une fois que la fièvre va retomber, cette crise sera vite oubliée. Comme tous ces conflits non résolus que le pays traîne comme un boulet au pied, depuis des décennies.

Onesphore Sematumba

 

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