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La guerre de Rutshuru : entre éclaircie et escalade


Depuis notre dernier papier d'analyse autour de ce qu'il convient désormais d'appeler les " événements de Rutshuru ", les faits se sont précipités. Les fronts, réels et imaginaires, se sont déplacés à un rythme effréné et les conjectures se sont donné libre cours dans cette drôle de guerre où aucune information fiable ne circule. C'est ainsi que les supputations les plus folles ont circulé et circulent encore, ouvrant un boulevard à tous les manipulateurs. Ainsi, au gré de l'évolution sur le terrain, des oppositions interethniques ont été montées et démontées, les marches ont été organisées dans tous les sens sans qu'on perçoive des revendications cohérentes. Pareilles " spontanéités " font réfléchir ; nous y reviendrons.

1. Les insurgés se nomment

Dans un mémo daté du 25 janvier 2006 intitulé " PETIT NORD KIVU, DERNIER RETRANCHEMENT D'UNE POPULATION EN PERIL ET ABANDONNEE PAR TOUS ", les insurgés revendiquent les attaques du 18 au 20 des localités de Bunagana, Tongo, Rubare, Rutshuru et Kiwanja, en territoire de Rutshuru. D'après ce document, la " Brigade d'Intervention Populaire, B.I.P " (nom du mouvement insurrectionnel) a pris les armes pour attirer l'attention sur " l'extermination lente mais programmée " de la population congolaise d'expression kinyarwanda. Le capitaine Jean Mugema, porte-parole de la B.I.P et signataire de ce mémo, relève ainsi un certain nombre d'exactions dont ces populations auraient été victimes de la part de la 5ème Brigade Intégrée et de son Commandant She Kasikila. Et d'exiger le départ de la 5ème Brigade du territoire de Rutshuru, la relève du bataillon de la Police Militaire déployé dans la ville de Goma (auquel il est reproché d'être brassé aux FDLR) et le désarmement des FDLR-INTERAHAMWE et leur rapatriement au Rwanda. Des revendications qui ne sont pas nouvelles, et qui soulèvent plutôt des questions.
La première est en rapport avec la première revendication : le départ de la 5ème brigade et de son commandant serait-il un premier pas vers le retour à la quiétude dans cette partie de la RDC ? S'il en est ainsi, la voie commence à se baliser. En effet, le commandant Kasikila a fui les combats quarante-huit heures seulement après le début des hostilités et se retrouve en lieu sûr d'où il continue la guerre…médiatique. Quant à ce qui est resté de sa brigade, il est prévu qu'on le déploie à Kananga, au Kasaï Occidental. Simple coïncidence ou réponse aux revendications de la B.IP ?
La deuxième concerne la troisième revendication, à savoir le désarmement et le rapatriement des FDLR rwandais : par qui cela se ferait-il ? Les différentes interventions des FARDC et de la MONUC dans ce sens ont montré leur limite et surtout leur inefficacité.
Quant à relever les policiers militaires de Goma pour leur " brassage avec les FDLR ", la question reste de savoir à partir de quel moment les uns et les autres seront sûrs que les troupes déployées sont " pures " de toute infiltration. En effet, après plusieurs années d'une guerre que d'aucuns ont qualifiée de " première guerre mondiale africaine " du fait du nombre de pays et de groupes alliés les uns contre les autres sur le sol congolais. Ainsi, dans ces événements de Rutshuru, les insurgés ex-ANC sont soupçonnés de continuer à jouir de l'appui de l'armée rwandaise d'une part, alors que les militaires issus de l'ancienne composante " gouvernement " sont accusés de continuer à utiliser les ex-FAR-INTERAHAMWE comme fer de lance, d'autre part. Il faudra donc du temps pour que ces alliances se décantent, au sens propre.
Une autre question, fondamentale, se dégage lorsqu'on confronte ce mémo au communiqué de presse du gouverneur du Nord Kivu, Eugène Serufuli, daté du 26 janvier 2006. Selon le gouverneur Serufuli, les insurgés seraient aux ordres de l'ex- général FARDC Laurent Nkunda, associé à " des exilés politiques comme Katebe Katoto et Baramoto ". Quel lien établir entre les revendications essentiellement " communautaristes " et " locales " de la B.I.P et le milliardaire katangais Katebe ou l'ex-baron mobutiste originaire de l'Equateur, l'ex-général Baramoto ? Ce dernier, lors d'une interview avec un journaliste de la radio Okapi, diffusée le lundi 30 janvier, a nié tout rapport avec Laurent Nkunda et s'estime victime d'une diffamation. Qui dit vrai ?
Une dernière remarque s'impose : le mémo est adressé au Président du CIAT et Représentant spécial du Secrétaire général de l'ONU en RDC et -exclusivement à la hiérarchie politique et militaire du RCD (dont le vice-président de la République Azarias Ruberwa et le gouverneur du Nord Kivu Eugène Serufuli) alors que les griefs sont dirigés contre la 5ème brigade brassée et intégrée, représentant le gouvernement de la RDC !
Les insurgés ont certes levé un coin de leur voile, mais les zones d'ombre demeurent entières.

2. L'escalade

Le mardi 1er février 2006, le ministre de la Défense de la RDC, Onusumba Yemba, a débarqué à Goma pour " renforcer les capacités opérationnelles de la 8ème Région militaire, en rapport avec les événements en cors dans la province ". Le même jour, il s'est observé à Goma d'importantes rotations d'avions de la compagnie HEWA BORA en provenance de Kinshasa, avec à chaque fois, des militaires à bord. Au même moment, nos sources signalaient des mouvements similaires à l'aéroport de Bukavu, au Sud Kivu, mais cette fois-là avec les aéronefs de la compagnie WIMBI DIRA. Les militaires en voie de déploiement au Nord Kivu à partir de la capitale sont présentés comme étant de la 2ème Brigade devant relever la 5ème brigade défaite de Rutshuru.
Il est donc clair que le gouvernement a opté pour la solution militaire et que les prochains jours risquent d'être difficiles pour toute la province du Nord Kivu. En effet, les insurgés ont mené leurs dernières attaques aux quatre coins de la province ces derniers jours. Ainsi, le samedi 29 janvier, ils se sont emparés de la localité de Kibirizi, plus de cent kilomètres au nord de Rutshuru, à l'entrée du territoire de Lubero. Le même jour, ils ont investi la Rwindi, en plein parc de Virunga, à 70 kilomètres de Rutshuru, sur la route de Butembo, avant d'en être délogés par les FARDC appuyés par les hélicoptères de la MONUC.
La B.I.P fonctionne donc comme une nébuleuse capable de frapper partout et dispose d'un atout majeur : la connaissance du terrain. Une guerre ouverte entre cette brigade et une force bien armée et appuyée logistiquement par les troupes onusiennes aurait des conséquences humanitaires extrêmement graves auprès d'une population qui, déjà, fait les frais de cette drôle de guerre.

3. Les populations civiles : entre marches et confrontations

A partir du 23 janvier 2006, les populations de Kiwanja ont commencé à manifester pour le retour du colonel She Kasikila, mais, au fur des jours cette manifestation conduite essentiellement par les jeunes de la communauté nande s'est transformée en des attaques ciblées contre les biens et les personnalités de l'autre grande communauté locale, les Hutu. Ces derniers ne tardèrent pas à réagir, en brandissant machettes et lances. Face à ce qui apparaissait pour tous comme le scénario catastrophe, tout le monde " mit balle à terre ". En effet, une confrontation entre ces deux groupes constituerait, à coup sûr, un séisme dont les trémolos se feraient sentir dans toute la province et au-delà.

La nuit du dimanche 29 jusqu'au lundi 30 janvier, des tirs nourris furent entendus à Rutshuru. Les insurgés -plutôt la B.I.P- attaquaient le magasin de l'Etat-Major de la 5ème Brigade d'où ils auraient pris une importante quantité d'armes et de munitions. Le lendemain, les rumeurs les plus folles circulaient quant au bilan de ces affrontements. Les plus modestes faisaient état de 50 insurgés tutsi tués. Des appels à la fuite, en perspective d'éventuelles représailles des militaires tutsis, furent vraisemblablement lancés et le téléphone arabe fonctionna à merveille. La vue du corps d'un insurgé brûlé par les populations le lundi matin convainquit les plus hésitants à fuir Rutshuru. Ainsi, en lieu et place d'une confrontation réelle entre deux grandes communautés, le conflit se déplaçait subtilement vers le classique Bantous-Tutsis, ces derniers étant représentés par les insurgés, à défaut d'être physiquement présents parmi les populations.

La veille de cette nuit des plus agitées, les populations de Rubare et de Kako, à 5 kilomètres de Rutshuru sur la route de Goma, avaient organisé une marche jusqu'à Kiwanja, au siège de la MONUC, pour crier leur ras-le-bol après les pillages dont ils étaient victimes toutes les nuits et pour réclamer le retour du colonel She Kasikila. Les éléments des FARDC dépêchés par la 8ème Région militaire pour appuyer la 5ème brigade et protéger les populations seraient les auteurs de ces pillages. Une mobilisation politique de cette ampleur est plutôt surprenante, dans ce contexte où la région est infestée d'éléments armés de toutes sortes.
En cette période où les différentes écuries politiques se mettent en ordre de campagne, la thèse d'une main noire qui tire les ficelles à distance n'est pas à écarter.

4. Le lot des Rutshuriens : entre déplacés internes et réfugiés

Mardi, 31 janvier 2006, certaines sources parlent de 4000 déplacés de Rutshuru à Goma du fait des affrontements du 29. Répartis dans des familles ou hébergés dans l'enceinte du bureau de la Commission électorale et indépendante (CEI), ils ne bénéficient d'aucune assistance. Les élèves, parmi eux, voient déjà se profiler la perspective d'une année blanche.
A Rutshuru, même, l'on signale un retour timide de ceux qui avaient trouvé refuge à Kiwanja, auprès de la MONUC. L'évolution de la tendance dépendra, à coup sûr, du comportement des éléments de la 2ème brigade qui y seront déployés.
Les habitants des localités frontalières de l'Ouganda (Bunagana et Ishasha) ont trouvé refuge dans ce pays, qui héberge déjà beaucoup de Congolais depuis la guerre de 1996 menée par l'AFDL. La plupart de nouveaux réfugiés sont hébergés au camp de Nyakabande, à une quinzaine de kilomètres de la frontière congolaise ; d'autres s'agglutinent à quelques mètres de leur village dans l'attente d'un signal positif pour franchir la frontière. Ce signal serait, selon eux, le retour des leaders locaux qui se sont installés dans la ville ougandaise de Kisoro.
Mais si rien n'est fait à temps pour rapatrier ces Congolais, ils risquent d'être éloignés -et pour longtemps- de leur pays. En effet, au moment où l'Ouganda se prépare à une élection présidentielle capitale en mars de cette année, il ne peut se permettre de garder une importante population étrangère mêlée à ses citoyens. Ces Congolais retrouveraient alors leurs compatriotes au camp de Chankwale, là-bas, très loin de chez eux, en face de l'Ituri. Et ils rateraient, à coup sûr, leurs propres élections !

Onesphore Sematumba

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