Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes
LA SECURITE, BASE DU DEVELOPPEMENT DURABLE
AU NORD KIVU : QUELLES STRATEGIES METTRE EN PLACE ?

1. Il y a insécurité et insécurité

Au Nord Kivu, l'insécurité ne se définit pas, elle est vécue au quotidien et partout. Elle est dans les ruelles non éclairées et dans les maisons en ville, elle est sur les routes, elle est dans les campagnes. Elle va du vol d'un téléphone au meurtre, en passant par des formes intermédiaires. Elle est le fait des militaires, des policiers, des civils, des bandes armées étrangères et nationales. Toute la communauté provinciale est impliquée dans cette problématique parfois comme " acteur ", souvent comme " victime ". Des statistiques -contradictoires- sont avancées, des milieux sont désormais réputés pour leur caractère meurtrier.

Cependant, l'on ne peut mettre l'insécurité sous toutes ses formes dans un même panier pour ne pas échapper à l'exercice consistant à établir les responsabilités. Il est ainsi important de différencier l'insécurité due à la délinquance normale telle qu'elle se vit dans toutes les villes du monde de celle générée par la faillite des pouvoirs publics commis à la sécurisation des citoyens. Cette deuxième catégorie est caractéristique d'un système où l'Etat est en faillite, où les services ont arrêté de fonctionner ou, quand ils fonctionnent, le font de manière perverse. Et cette perversité atteint son sommet lorsque les services de sécurité se transforment en services d'insécurité. Cela est en train de se vivre, hélas, dans certains coins de la province. Face à un tel retournement des valeurs, une question se pose : que faire ?

2. Vaincre la peur

Les questions liées à la sécurité ont été, depuis longtemps, considérées comme taboues. Déjà à l'époque coloniale, la Force Publique a été pensée et utilisée pour faire peur aux populations, au grand bénéfice des colonisateurs. Les dictatures successives qui ont régi le pays se sont également servies des agents de sécurité pour perpétuer cette culture de la peur qui paralysait toute initiative, toute réflexion des populations autour de la sécurité. En cette période où le pays est sur la voie de la démocratisation, comment accompagner les populations mais aussi les dirigeants élus vers une relation plus empreinte de confiance et de respect mutuel ?

En effet, c'est seulement quand les dirigeants et les citoyens auront aménagé des voies de dialogue autour de cette difficile question de la sécurité qu'ils pourront l'analyser. Analyser, c'est rechercher le pourquoi de cette situation, ou mieux, " les pourquoi ". Pourquoi cette insécurité au Nord Kivu ? Y a-t-il des causes spécifiques à cette province ? Y a-t-il des causes lointaines sur lesquelles germe l'insécurité actuelle ? Pourquoi certaines localités sont-elles plus insécurisées que d'autres ?


3. Déterminer les rôles et les responsabilités

Dans ce contexte difficile d'insécurité, les rôles et les statuts des uns et des autres sont tellement flous qu'on ne sait pas exactement qui fait quoi, ou qui aurait dû faire quoi. La tendance générale, du côté des populations civiles, consiste à céder toutes les responsabilités à des tiers, c'est-à-dire les forces armées nationales ou étrangères, la police, etc. La police nationale, à son tour, se plaint que d'autres services s'immiscent sur son terrain et entravent du coup son bon fonctionnement. L'armée, quant à elle, se demande pourquoi l'ANR ne fait pas le monitoring correctement, notamment quant au bilan des actes d'insécurité.

Il est évident que le rôle de la sécurisation des espaces de la province revient essentiellement aux FARDC et à la PNC. Mais les deux corps souffrent des mêmes maux.

En amont, le recrutement ne se fait pas selon des critères d'efficacité ; ce sont les éléments les plus " difficiles " qui se font enrôler dans ces services. Et avec les guerres successives dans notre pays, ces services sont devenus trop hétérogènes pour qu'on parle véritablement de corps. La police est composée des éléments ex-gendarmes, ex- gardes civils, ex- FAZ, ex-miliciens et ex-civils, tous rassemblés sans qu'une sérieuse formation idéologique et professionnelle leur soit dispensée. De même, l'armée est un mélange des ressortissants des armées des ex-composantes et entités, passés ou non par le brassage.

Le brassage, pensé comme la voie autorisée pour la formation d'une armée intégrée, n'a malheureusement pas donné les résultats attendus. Les conditions dans les centres sont infra-humaines : rations insuffisantes, conditions sanitaires très mauvaises, promiscuité… Tous ces maux détruisent les militaires plus qu'ils n'édifient leur personnalité. Plutôt que de continuer à exalter le brassage, il est impérieux de mettre en place un vrai système de formation de notre armée. L'ex-représentant spécial de l'UE dans la Région des Grands Lacs, Aldo Ajello, ne reconnaît-il pas l'inefficacité du brassage ?: " Le brassage, c'était une gentille opération dont le but était de réunir différentes factions afin d'éviter qu'elles ne se tirent dessus. Mais nous n'avons pas encore formé de brigades réellement intégrées " , déclare-t-il à Jeune Afrique.

En aval, l'armée (comme la police) n'est pas suffisamment outillée pour faire face aux défis qui l'attendent :
" L'armée, c'est un problème pathologique. Elle n'est ni nourrie, ni payée, ni entraînée, ni disciplinée. Elle vit sur le dos de la population civile et représente un facteur important de déstabilisation " Le spectacle que les militaires offrent à la sortie des centres de brassage est désolant. Accompagnés de leurs " dépendants ", ainsi qu'on appelle les femmes, les enfants, les cousins et autres parents qui les accompagnent dans leurs pérégrinations, à bord de camions des particuliers ou à pied, comment peut-on attendre d'eux quelque performance ?

En marge de tout cela, l'on déplore une certaine privatisation des services de la police nationale, au point que certains n'hésitent pas à parler de mercenariat. En effet, chaque soir, des policiers sont déployés dans les enclos des commerçants et autres riches de la ville de Goma, où ils assurent la sécurité moyennant une rétribution remise aux officiers ; le reste de la ville est du coup dégarni. Faut-il envisager l'option d'une police provinciale qui serait à la fois plus proche des citoyens et plus soucieuse du bien-être de tous ?

Enfin, la réunification des armées ex-belligérantes a occasionné une prolifération d'officiers supérieurs, étant donné que chaque entité en a créé, que toutes les autres devaient reconnaître. Notre armée, tout comme notre police, comptent tellement de généraux, de colonels, de majors… que l'on se demande à quoi ils peuvent bien servir, surtout lorsqu'on voit les résultats des hommes de troupe sur le terrain sécuritaire.

4. Les FDLR et Interahamwe, jusqu'à quand ?

Les FDLR et Interahamwe rwandais constituent une épine dans le pied de la sécurité au Nord Kivu. Depuis qu'ils ont investi l'Est de la RDC après la déroute de l'armée rwandaise en 1994, ils ont été actifs dans tous les conflits en RDC, depuis les conflits interethniques dans le Masisi et à Rutshuru, jusqu'à la dernière guerre ayant opposé le gouvernement de Kinshasa à plusieurs rébellions, chaque partie ayant entraîné son lot d'alliés dans la bagarre. A l'état actuel des choses, il est difficile d'évaluer les conséquences de cette diversité d'alliances pour le pays enfin réunifié.

Cependant, l'on peut déjà constater la gêne que le pouvoir actuel - prolongement de la composante ex-gouvernement- éprouve dans le traitement de la question FDLR- Interahamwe. En effet, ces derniers ayant servi de fer de lance à un pouvoir dont l'armée était sous la menace des rebelles, peut-on attendre du même pouvoir qu'il traque ses alliés d'hier ?
D'autre part, les FDLR occupent d'importants espaces du territoire, au point qu'en certains endroits, ils font office d'administration civile et militaire ; des populations entières se trouvent du coup prises en otage. Comment libérer ces populations prises dans le piège d'une cohabitation de fait souvent interprétée comme une collaboration, et les intégrer dans le circuit normal de gouvernance ?

Les FARDC, parfois en collaboration avec la MONUC, ont initié des attaques, dont les résultats ont été d'éparpiller leurs adversaires, avant de les voir revenir mieux organisés. Les opérations menées actuellement dans le Rutshuru par la brigade mixée " Bravo " déclenchent déjà un tollé à cause des victimes civiles qu'elles font, sans que rien ne garantisse un éventuel anéantissement de ces forces aguerries et qui maîtrisent parfaitement le terrain.
Une autre dimension, rarement évoquée lorsqu'on analyse ce problème, c'est l'intégration des FDLR-Interahamwe dans le circuit économique de la province. Ils sont cités dans l'exploitation et la commercialisation des produits miniers, dans le petit commerce et les services (taxis motos), profitant d'un environnement naturel plus généreux et d'un environnement économique moins contraignant que dans leur pays d'origine. Peut-on attendre qu'ils renoncent à toutes ces facilités sans contrepartie ?
Si la solution militaire ne peut être envisagée avant que la RDC n'ait résolu le problème de sa propre armée, faut-il négocier ? Qui va négocier, avec qui ?

Quoi qu'il en soit, " notre pays ne restera pas une jungle éternelle ", et une voie doit être trouvée pour qu'aucune partie de la province du Nord Kivu ne soit une zone de non-droit. Et cela passe par une réponse définitive à la question de la présence des FDLR- Interahamwe à l'Est de la RDC.

5. Exclusion et insécurité

L'exclusion et l'intolérance sont parmi les facteurs " culturels " à la base de l'insécurité au Nord Kivu, où certaines personnes ou certaines communautés sont réputées étrangères du seul fait de leur morphologie ou de la langue qu'elles parlent. Ces personnes ou ces communautés exclues se replient sur elles-mêmes, s'organisent pour ne pas sombrer comme communautés et pour ne pas disparaître comme membres de la grande communauté congolaise. Et cette organisation " en marge " constitue à la longue un facteur d'insécurité pour ceux qui les ont exclues tout comme pour les exclus eux-mêmes.

Comment peut-on, par exemple, parler de stabilité à l'intérieur de la province du Nord Kivu alors que des milliers de ses ressortissants croupissent dans les camps de réfugiés au Rwanda ? Comment impulser une volonté politique réelle au niveau provincial pour trouver une solution définitive à ce problème d'exclusion ? Leur cas avait été au centre des négociations entre les insurgés et les FARDC pour mettre un terme à la guerre de Sake, mais le brassage semble avoir occulté la question des réfugiés Tutsi congolais. La prise en charge financière du processus de rapatriement des réfugiés étant assurée par la Communauté internationale (HCR), quels leviers activer pour que les pays concernés posent les actes politiques nécessaires en vue du rapatriement de ces compatriotes ?


6. Insécurité, information et médias

Si la sécurité ne doit pas rester un sujet tabou pour des populations appelées à assumer entièrement leur statut de citoyens responsables, les canaux de communication traditionnels doivent prendre les devants pour sortir de la désinformation et de la langue de bois. Les médias ont un important rôle à jouer dans le secteur de la sécurité, en fournissant l'effort nécessaire pour accéder aux données et non pas répercuter les statistiques et les données " officielles ". Ce rôle des médias, on l'attend dans l'identification des auteurs d'actes d'insécurité et des victimes de ces actes.
Encore faut-il que ces femmes et les hommes des médias disposent du minimum nécessaire pour s'acquitter correctement de leur tâche !

L'information doit être également au centre de tout le travail des dirigeants, surtout si ce sont des élus. De façon régulière, surtout s'agissant des questions sécuritaires, les populations, supposées en être les principales bénéficiaires, devraient avoir la bonne information auprès des dirigeants. Informer, c'est aussi une façon de bâtir la confiance et de couper court aux rumeurs. La façon dont l'information a circulé autour du processus du mixage et les interprétations qui ont été faites dans tous les sens devraient servir de leçon à l'avenir.

Cependant, la volonté de rassurer et d'informer ne doit pas faire oublier aux élus et autres dirigeants la nécessité de faire une analyse exacte du contexte avant de promettre des résultats. Le problème est difficile, la sécurité est complexe. Par exemple, lorsqu'on promet " la sécurité dans les 100 jours ", de quel aspect de l'insécurité parle-t-on ? Des coups de feu qui, à Goma, déchirent les nuits sans électricité ou bien du règne des FDLR dans le Walikale ?

Conclusion :

Sécurité au Nord Kivu : gouverner autrement.

L'insécurité au Nord Kivu est consécutive au dysfonctionnement des pouvoirs publics ; la sécurité dépendra donc essentiellement de la réaction ou mieux, du sursaut que les institutions issues des urnes vont avoir dans un contexte politique que nous espérons tous différent tant par les acteurs que par les pratiques.

Par exemple, une commission sur la sécurité a été mise en place par l'Assemblée provinciale du Nord Kivu, comment l'accompagner pour qu'elle ne soit pas une commission de plus dans cette province ? Comment maintenir " la pression " pour qu'elle ne soit pas l'affaire des seuls députés provinciaux ?

Les nouvelles autorités provinciales placent ce problème au centre de leurs préoccupations ; comment les accompagner pour qu'elles " gouvernent autrement ", en s'impliquant dans une politique de partenariat social entre le pouvoir et le citoyen ?

Comment, après toutes ces années de peur, réconcilier pouvoir civil, pouvoir armé et civils, dans une relation de confiance, pour édifier un Nord Kivu apaisé ?

Quelles actions réalistes allons-nous poser au niveau local, au niveau national, au niveau régional et au niveau international, chacun selon ses capacités, pour sortir cette province et notre pays de l'ornière ?

Onesphore Sematumba

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