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Echos de Goma et d'ailleurs
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La re-création d'un Etat sous tutelle ? Qu'en est-il du rôle de la Communauté Internationale?

Construire la sécurité au Nord Kivu : vers davantage d'engagements !


La re-création d'un Etat sous tutelle ? Qu'en est-il du rôle de la Communauté Internationale?

L'histoire de la République Démocratique du Congo, ex-Zaïre, ex-Congo Belge, ex-propriété personnelle du roi Léopold II de Belgique, aussi nommée " cœur des ténèbres " est marquée par l'empreinte de ce qu'on appelle de nos jours " la Communauté Internationale ". La création même de l'Etat congolais comme propriété privée du roi Léopold II fut consacrée un quart de siècle plus tard lors de la Conférence de Berlin de 1885 par les autres puissances coloniales. En contrepartie, le roi déclara le Congo " zone de libre commerce " où tous pouvaient désormais se servir : une décision néolibérale avant l'heure qui détermine le destin du Congo jusqu'à ce jour.
En effet, à la notable exception du court interlude lumumbiste qui s'est terminé par l'assassinat sans scrupules de celui qui menaçait les intérêts " internationaux " au Congo, cet énorme pays au cœur de l'Afrique centrale s'est toujours retrouvé dans une logique d'Afrique " des Comptoirs ". Commerçants et marchands de tout genre, pilleurs et trafiquants y ont sévi sous couverture du placet de la Communauté Internationale du moment.

Désormais un nouveau chapitre ?

Après les accords de paix, une transition de plusieurs années et un processus électoral, le tout chapeauté, financé et boosté par la Communauté Internationale, la RDC entre désormais dans une phase de reconstruction, refondement ou re-création de l'Etat. La plupart des observateurs s'accordent sur le fait que la condition première d'une paix stable et durable est l'existence d'un Etat de droit assurant la sécurité des populations et des services de base.

Qu'en est-il alors des hypothèques lourdes du passé et qu'en est-il du rôle de la Communauté Internationale dans cette nouvelle phase de l'histoire du Congo?

D'abord il faudra définir de quel Etat il est question. Le processus électoral et la mise en place des institutions se sont fait " à l'occidentale ", c. à.d. en référence aux injonctions et modèles des bailleurs du processus. Il y a un aspect quelque peu " théâtral " dans tout cela et très peu de liens avec le quotidien des populations.
Mais parallèlement, la négociation des intérêts, la gestion des conflits, etc. se font de façon décentralisée, sur base d'un autre modèle de gouvernance plus " réel " et enraciné dans les pratiques et traditions.

Le chercheur Mahmood Mamdani, originaire de la région des Grands Lacs, développe une hypothèse intéressante pour expliquer cette dualité.
Pour lui la théorie des Etats défaillants néglige l'essence même de ces Etats. Oui, les Etats apparents, ceux qui avaient été mis en place lors de la colonisation comme copies des Etats occidentaux ont échoué. Mais la gouvernance étatique en Afrique est le fruit d'une autre histoire, l'histoire de conquêtes. Les pouvoirs coloniaux changeaient la nature de l'Etat selon la nécessité de soutenir une occupation par des forces étrangères. Pour y arriver il fallait une dualité de pouvoir étatique. D'un côté il y avait le pouvoir civique et moderne et de l'autre le pouvoir traditionnel. L'Etat central appliquait les lois modernes, alors que la chefferie locale gérait selon les us et coutumes traditionnels. Les Britanniques nommaient cela " Indirect Rule ", Les Français et les Belges utilisaient d'autres stratégies. Au Congo les Belges essayèrent de maîtriser les chefferies en les transformant en administration locale dépendant de l'Etat colonial. Dans tous les cas, la gouvernance coutumière fut fragmentée en mille morceaux selon les communautés ethniques qu'elle concernait. Le pouvoir civique " moderne " était de nature raciste et le pouvoir coutumier de nature ethnique. Lors des indépendances, l'Etat postcolonial a dé-racialisé du moins théoriquement la gouvernance civique, centrale et " moderne ". La " race " et les racines d'une personne ne devaient plus être pris en compte par rapport a sa citoyenneté. Mais l'identité coutumière continua d'être vue et vécue comme ethnique. Cela créa une double citoyenneté : d'un côté civique, de l'autre ethnique. La citoyenneté civique est individuelle, basée sur la Constitution et des droits politiques, elle est surtout liée à l'appartenance à un Etat central. La citoyenneté ethnique est communautaire, elle confère des droits non écrits essentiellement sociaux et économiques. L'accès à la terre est un élément crucial de cette citoyenneté. La protection sociale et physique en sont d'autres. L'identité ethnique est donc un élément essentiel pour la survie économique et physique des populations pauvres.
Cela permet de comprendre les replis identitaires lors de tensions et conflits. Cela permet également de saisir pourquoi la manipulation ethniciste a beau jeu et a d'ailleurs repris de plus belle depuis le début du processus électoral. Mais cela explique également pourquoi le vrai pouvoir en RDC n'est pas à Kinshasa, dans la capitale centrale. Il n'est même pas encore ancré au niveau provincial par exemple à Kisangani, Lubumbashi, Goma, Bukavu ou Bunia. Il est justement éparpillé dans de milliers de chefferies que Mamdani compare à une collection de " bantoustans ".
Un autre élément crucial qui en ressort est la source de la division néfaste entre " autochtones " et " non-autochtones ", originaires et non-originaires qui alimente les conflits aigus non seulement en RDC mais dans un certain nombre de pays africains. Qu'arrive-t-il lorsque l'on retire à certains groupes de populations l'appartenance à l'Etat central, donc leur citoyenneté civique, sur base de leur citoyenneté ethnique qui mettrait en doute leur nationalité? L'évolution de ces dernières années en Côte d'Ivoire, mais aussi en RDC montre les conséquences néfastes de telles démarches.
Or toute construction ou re-création de l'Etat doit prendre en compte ces données de base et trouver des solutions qui sécurisent tous les citoyens et leur donnent des droits égaux, tout en luttant contre la fragmentation des territoires en fiefs de chefs de guerre.
Quelle ironie amère : les décideurs de la Communauté Internationale semblent ignorer ces faits historiques et ne les incluent pas dans leurs stratégies, alors que les deux dernières guerres parties de l'Est du Congo étaient fortement alimentées par cela et que dans plusieurs parties du pays (Bas Congo, Katanga, Nord- et Sud- Kivu, Ituri) les conflits continuent de faire des ravages, les mêmes causes créant les mêmes effets !


Les priorités pour l'avenir. La MONUC jusqu'à quand ?

Au lieu de repenser sa contribution à une refondation de l'Etat en prenant en compte ces éléments, la Communauté Internationale semble privilégier une approche paternaliste que certains Congolais vivent comme une mise sous tutelle :

- En réponse au problème crucial de la sécurité une réforme des secteurs sécuritaires ignorant royalement les problèmes issus de la citoyenneté ethnique est soutenue et financée : les ratés du brassage montrent la limite d'une telle approche. Le mixage, fruit d'une négociation entre belligérants, avec les avantages et désavantages que cela comporte est désavoué par la Communauté Internationale, sans qu'elle propose une solution de rechange au Nord Kivu.
- Parallèlement la MONUC est affichée comme le seul rempart contre la descente aux enfers de nouveaux conflits militaires généralisés. Or si on connaît le coût exorbitant de cette troupe onusienne, ses limites et ses incapacités réelles sur le terrain, par exemple lors des derniers combats à Kinshasa en mars 2007, mais également dans les deux Kivu, on en est réduit à la voir comme un facteur psychologique de sécurisation des populations congolaises.
- La révision des contrats miniers et le débat autour des questions d'exploitation des ressources de la RDC sont mis en avant par certains parlementaires congolais et par une partie de la société civile congolaise. Par ailleurs les pays donateurs et leurs industries expriment un renouveau d'intérêt dans l'exploitation officielle des ressources congolaises. Mais ces questions de fond par rapport à la réorganisation économique du pays exigeraient un nouveau départ avec des règles strictes qui cassent la logique de " l 'Afrique des Comptoirs ". Il faudra encore beaucoup de conscientisation, de lobbying national et international et de mise en place d'institutions parlementaires effectives pour y arriver : Le rapport de la Commission Lutundula n'a toujours pas été publié officiellement en RDC. La bataille rangée entre compagnies minières de diverses origines continue et la redistribution par exemple du gâteau katangais est liée à des intérêts directs de la famille présidentielle.
- L'accompagnement du processus de paix par la Communauté Internationale a été vécu souvent comme une déresponsabilisation des différents acteurs congolais. Au vu de la faiblesse de la classe politique congolaise et du manque de relais connus et fiables entre l'Etat central, les provinces et les villages, le potentiel des populations congolaises qui ont développé des stratégies de survie pendant les longues années de crise et de guerre n'est pas assez valorisé dans les programmes de la Communauté Internationale. Dans les domaines des services de base, notamment des infrastructures, de l'éducation et de la santé, des investissements à longue durée sont nécessaires mais sous condition que les programmes soient appropriés par les responsables congolais étatiques et non-étatiques concernés.
- La reconnaissance et le renforcement des capacités des acteurs congolais ne sont hélas pas toujours privilégiés dans les faits par rapport au parachutage d'experts expatriés en tous genres.
- Le processus électoral est parfois déclaré fini, alors que les élections locales prévues initialement semblent avoir disparues des discours officiels et des déclarations des missions internationales. Or les niveaux local et provincial sont des passages obligés pour la construction de la gouvernance.
- Les processus de développement sous-régionaux (conférence des Grands Lacs, réactivation de la CEPGL, etc.) sont des éléments essentiels pour une paix durable en RDC. Il faut espérer que les divergences d'intérêt entre les différentes parties de la Communauté Internationale ne vont pas fragiliser ou faire capoter des initiatives.

Sortir d'une logique de tutelle

Dans un atelier sur la gouvernance en Afrique organisé par Pole Institute au Cameroun en 2005, les participants ont mis en avant notamment les points suivants :

- " Il s'agit de reconnaître que la gouvernance se construit sur base de luttes pour le pouvoir et négociations d'intérêts. La négociation et l'application de règles et normes claires et transparentes au niveau local dans le cadre de lois d'orientation centrales a fait ses preuves dans de nombreux cas tant dans le passé qu'actuellement. Il s'agit donc d'œuvrer pour des systèmes étatiques avec des lois d'orientation générales au niveau central et des négociations de conventions locales engageant les parties concernées au niveau local.
….
- Les violences des pauvres sont souvent une réaction aux violences structurelles. L'on ne peut travailler par rapport aux premières sans s'en prendre aux deuxièmes.
- L'insécurité physique couplée à l'insécurité économique devient une insécurité existentielle qui jette les populations dans des crises aigues qui deviennent souvent chroniques et engendrent la violence comme mode de survie, l'exclusion et la haine comme bases de la relation avec l'autre. Dans des pays comme la RDC ou la Côte d'Ivoire l'insécurité est devenue un mode de gouvernance. "

La RDC se trouve à un tournant : les choses pourraient hélas évoluer comme il y a quarante ans, lorsque la Communauté Internationale parrainait la prise du pouvoir par un jeune homme brillant sur lequel elle misait tout : Joseph Désiré Mobutu devint un des dictateurs les plus nocifs et sanglants d'Afrique et maintint le Congo et la majorité des Congolais dans une situation de dépendance et de dénuement extrêmes. Aujourd'hui aussi la Communauté Internationale mise sur son poulain : le président élu Joseph Kabila qui pour certains paraît aussi prometteur que ne le fut naguère Mobutu.
L'histoire a montré qu'il ne suffit pas de conférer la légitimité à un leader, qu'elle sorte des urnes ou des fusils. La refondation d'un Etat nécessite d'autres efforts.

Sur base du lourd passé historique et de l'importance de la RDC pour la stabilité de la sous-région, il est de la responsabilité de la Communauté Internationale de faire des efforts conscients pour sortir des logiques paternalistes et d'exploitation léguées par la colonisation et l'ère Mobutu. Il s'agit de miser sur la créativité et les capacités de survie des populations congolaises tout en soutenant la mise en place de cadres de gouvernance efficaces et sécurisants pour que la RDC valorise ses potentiels et trouve une place digne aux niveaux régional et international.

Christiane Kayser,
Goma, 22/6/07


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