Pour une réponse citoyenne au déficit sécuritaire à
Goma.
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Pour une réponse citoyenne au déficit
sécuritaire à Goma.
Expérience des patrouilles populaires nocturnes dans le quartier
Himbi II de Goma
(16 septembre 2007 - 12 octobre 2007)
Chaque soir, en petits
groupes de 7 à 10 hommes, les habitants du quartier Himbi II veillent.
Des postes d'observation de fortune sont érigés sur les
voies d'entrée du quartier. Le poste c'est deux grosses pierres
jetées de part et d'autre de l'avenue et, entre les deux, une planche
cloutée posée sous un ruban bariolé autrefois utilisé
par la CEI pour marquer les espaces réservés aux électeurs.
C'est la ''position'' !! Tout passant doit s'y arrêter et se soumettre
à une fouille après s'être fait identifier. Les habitants
espèrent ainsi dénicher les bandits à mains armés
qui sèment le deuil et la désolation dans leur quartier.
01. Une pratique
apparue en réponse à l'insécurité.
Après un énième assassinat nocturne par balle sur
l'une de leurs avenues, les citadins de la classe moyenne de Goma se réveillent
en deuil ce 14 septembre 2007. Aucune autorité en vue. Cette fois
c'en est trop, se disent-ils. Rendez-vous pris, ils se retrouvent le lendemain
et décident de prendre en charge leur sécurité. La
modalité retenue sera l'organisation d'une patrouille nocturne
par les résidents eux-mêmes. Chaque soir un homme viendra
de chaque famille pour se placer à un barrage et se tenir prêt
à intervenir pour capturer le malfrat qui s'y présenterait.
Une quote part fixée à un minimum de 1$ par mois sera versée
dans une cagnotte par chaque foyer pour financer l'opération. Un
comité de sages est mis sur pied. Il supervise l'activité
de deux commissions fournies par chaque avenue. Ce sont ces dernières
qui collectent les cotisations et les dons, encouragent les patrouilleurs
et veillent à la bonne marche des activités. Au départ,
les services commis à la sécurité des citoyens ne
sont pas partie prenante à l'initiative. Mais, très vite,
les habitants s'aperçoivent qu'ils viennent d'inventer un dispositif
d'alerte sans personne à alerter. Le comité de sages est
mis à contribution. Il implique les autorités de proximité
qui défendent l'initiative auprès des autorités de
la ville et de la province. Les autorités tolèrent que les
privilégiés du quartier libèrent deux policiers et
un militaire et les responsabilisent dans les opérations de patrouille.
Preuve qu'elles se sentent interpellées quelque part par cette
initiative. Peut-on croire pour autant à la mise sur pied d'un
espace-repère d'écoute, de reconnaissance et de valorisation
de ce groupe social ? Les habitants eux semblent y croire. Ils sont en
train d'exploiter un espace de liberté et ont des résultats.
En 27 jours, aucun assassinat n'est enregistré dans le quartier,
aucune maison n'a été visitée, aucun téléphone
n'a été arraché et les femmes dorment du sommeil
du juste, tout cela sans l'intervention active des pouvoirs publics. Il
n'en faut pas plus pour se tromper sur son expertise ! La réalité
se charge de le rappeler brutalement. Une nuit, un jeune homme est blessé
par balle par deux bandits que la patrouille ne réussit pas à
maîtriser. Un fusil est tout de même récupéré.
Un résident du quartier est en procès avec deux jeunes gens
qu'il accuse d'avoir subtilisé son ordinateur portable lorsqu'il
les a déposés à un barrage après la fouille.
Faut-il continuer ! Faut-il s'arrêter !!
02. Tout à coup les habitants du quartier Himbi II se découvrent
!!
Qui sécurise qui ? " C'est nous qui sécurisons toutes
ces autorités qui dorment dans notre quartier alors que ça
devrait être le contraire ", s'étonne un jeune patrouilleur.
Réaction qui se comprend quand on réalise que, désormais,
ce quartier est habité par des gens conscients d'un intérêt
commun : la sécurité. En se substituant aux institutions
de sécurisation de leur quartier ils veulent provoquer un changement
dans les pratiques. Ici, comme ailleurs, des agents de l'ordre sont commis
à la sécurité de certains individus et ce service
est tout sauf gratuit. Veut-on réellement savoir pourquoi la police
de la ville est en ''sous effectif''' et quelles en sont les conséquences
? Le fait que des prélèvements sont faits sur le contingent
prévu pour les opérations de sécurisation de toute
la ville a pour conséquence que, d'une part, au moment où
il faut intervenir dans un coin donné le commandant en service
a peu d'agents à envoyer sur terrain et d'autre part, nous habitons
une ville où certains individus disputent le monopole de la violence
à l'Etat du fait qu'ils ont à leur disposition des militaires
ou des policiers. Qui protège alors le simple citoyen contre les
violents autorisés de fait ou auto proclamés ? Et pour en
revenir à nos patrouilleurs improvisés, au fait, dans ces
rondes nocturnes, de quoi parlent tous ces jeunes toute la nuit ? Une
partie de la réponse est apportée par ces solidarités
qui se profilent à l'horizon. Des jeunes des quartiers avoisinants
viennent observer l'expérience pour aller faire la même chose
chez eux. Mais il ne faudrait pas se faire d'illusions ou se voiler la
face devant certaines réalités.
03. Patrouiller la nuit à Goma c'est risquer jusqu'à
sa vie.
Ces patrouilleurs non armés veulent faire cesser les activités
d'hommes qu'apprécierait tout marchand d'armes parce qu'ils utilisent
leurs fusils pour tuer. Ensuite, dans la ville de Goma, les nuits ne sont
pas éclairées. Et si ce n'était là que la
seule obscurité pour ces jeunes bénévoles qui ne
sont assurés de rien, tout se règlerait très vite.
Quelques lampes pour l'éclairage public suffiraient pour cela.
Mais le fait est que leur initiative donne des résultats qui mettent
à nu soit l'inaction, soit l'inefficacité si ce n'est pas
l'incompétence de forces publiques où cohabitent côte
à côte des éléments plutôt hétérogènes
par l'origine et la formation après le partage géométrique
des postes pendant la transition. Habituées à la manipulation
politique et ethnique, les autorités ne seront-elles pas tentées
de récupérer ce succès populaire à des fins
de propagande ? D'ailleurs ce succès lui-même risque de formaliser
un sentiment pouvant encourager la formation de milices ou un glissement
vers des dérapages surtout que les actes de banditisme se commettent
souvent en complicité avec les mêmes jeunes qui participent
aux patrouilles aujourd'hui. A Himbi II, les résidents se réjouissent
trop tôt que les bandits opèrent à présent
hors du quartier. Leur initiative sera bientôt mise à l'épreuve.
Pour mettre fin à l'insécurité dans les villes de
Goma, de Butembo et de Beni, l'autorité provinciale communique
son intention d'opérer " un nettoyage des villes par le bouclage
populaire ". Que faire pour amener l'Etat congolais à sécuriser
ses citoyens en exploitant l'expertise de ses services normaux ? Nul ne
peut affirmer à ce jour que la formation des groupes populaires
qui exécuteront ce bouclage fera référence à
un quelconque critère de moralité. Des voleurs risquent
fort de profiter de ces opérations pour faire un bon repérage
du futur théâtre de leurs sales besognes. Quant aux voisins,
le téméraire qui osera indiquer les caches d'armes de l'une
de ses connaissances le fera à ses risques et périls. Il
doit savoir que ce ne sont que les armes vues qui seront ramassées
et pas toutes celles qui existent. Après l'accalmie, la vengeance
n'a rien à craindre de l'état actuel des structures de sécurité.
Prudence donc tant que la légitimité des dirigeants n'est
pas alliée à leur expertise !!!
04. Et si on concluait !!!
Cette organisation autonome et spontanée des résidents du
quartier Himbi II est et doit rester un groupe momentané d'intérêts
sauf s'il change de forme et d'activités en fonction d'autres objectifs.
En effet, les potentialités révélées sont
absolument remarquables. Nous sommes en face de simples citoyens qui se
montrent capables de réagir à l'inacceptable. En s'appropriant
individuellement et collectivement leur réalité, ils viennent
d'administrer une bonne leçon à leurs concitoyens. Ils sont
ainsi sur la voie de la construction d'une culture qui lutte contre l'apathie
qui semble endormir le peuple congolais. Cependant, ce qui se passe est
une forme de réponse au défi sécuritaire pour quel
lendemain ? Le dilemme des habitants de Himbi est profond. En effet, si
la prise en charge des secteurs de l'enseignement et de la santé
par les populations elles-mêmes continue depuis si longtemps c'est
aussi et surtout parce que les animateurs des structures étatiques
ont trouvé en cela une belle opportunité pour détourner
impunément les moyens prévus à cet effet sans la
privation totale de ces services aux citoyens. Dès lors, s'ajouter
la prise en charge de la sécurité devient se surcharger
tout en contribuant à la déresponsabilisation des responsables.
" Les quelques instants du soir que je pouvais passer à m'occuper
de mes enfants, je les consacre à présent à courir
d'un barrage à l'autre pour régler de petits détails
pendant que les chefs de la police ou de l'armée sont je ne sais
où ", se plaint Jules, l'un des membres du comité de
coordination. Mais aussi, patrouiller la nuit sans aucune autorisation,
n'est-ce pas défier la légalité ? A Goma, seule la
mairie est habilitée à autoriser tout rassemblement en réponse
à une demande déposée 48h auparavant. Et s'il s'agit
d'une association constituée, elle doit se sortir du piège
de la multiplicité des services qui délivrent les papiers
nécessaires à sa reconnaissance avant toute activité.
Ce qui n'est pas le cas ici. Dans ces conditions, que faire, que ne pas
faire entre se laisser dépouiller ou tuer par des bandits en attendant
la possibilité d'être sécurisé par les services
habilités ou de recevoir les autorisations légales pour
le faire soi-même, et risquer sa peau pour sauver son bien et sa
vie sans attendre les experts ou les papiers ? Pour le moment, les habitants
de Himbi ont fait un choix qui a sa place dans un cadre d'expression populaire
que la constitution n'a ni interdit ni autorisé expressément.
Ce qu'en feront les autorités actuelles issues de la volonté
populaire exprimée à travers les élections renseignera
sur le degré de concrétisation des espoirs de changement
placés dans le processus de démocratisation du pays.
Goma, 12 octobre
2007.
Jules Betcha Kahindo
Prosper Hamuli - Birali.
Léopold Rutinigirwa Muliro
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