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Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
Conférence sur la Paix, la Sécurité et le Développement aux Kivus :
contrastes et constantes des discours


Conférence sur la Paix, la Sécurité et le Développement aux Kivus :
contrastes et constantes des discours



La Conférence sur la Paix, la Sécurité et le Développement des provinces du Nord Kivu et du Sud Kivu a fini par se tenir et il se poursuit à Goma. Initialement prévue pour se terminer le 6 janvier, puis le 17 , l'agenda en cours en prévoit la fin ce 21 janvier 08, en dépit du grand cafouillage logistique qui a caractérisé sa (non-) préparation et ponctué les travaux. Mais comme l'affirmait le Président de l'Assemblée nationale et porte-parole de cette Conférence M.Vital Kamerhe lors de son point de presse du 17 janvier, " le premier succès de ces assises est qu'elles aient pu se tenir ". Et qu'elles aient pu réunir autant de monde, alors que l'idée même de la tenue d'une telle grand messe était généralement perçue comme une tentative gouvernementale de négocier avec les Insurgés fidèles au Général Laurent Nkunda après les revers subis par les Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) sur le terrain des affrontements militaires au Nord Kivu.

En effet, pour des populations majoritairement partisanes d'une victoire militaire définitive, se retrouver autour d'une table avec ceux-là mêmes perçus comme l'incarnation, à eux tout seuls, de l'insécurité avec sa cohorte de malheurs n'était rien d'autre qu'une haute trahison. L'afflux des participants, plus de 1500 pour une prévision initiale de 500, pourrait donc être interprété comme une adhésion massive. Elan patriotique après la campagne de sensibilisation, flair du per diem, perspective de (re-) mise en orbite politique, il est difficile de déterminer ce qui a le plus attiré tout ce monde au pied du Nyiragongo en cette période où les habitants de Goma se souviennent de la dernière éruption de ce volcan qui a détruit leur ville en 2002, un certain 17 janvier.

De la violence à l'Est de la RDC : le choc des boucliers

Contrairement à une opinion répandue, les provinces de l'Est de la RDC ne sont pas les seules à vivre l'insécurité. Partout au Congo, des meurtres sont perpétrés contre des civils sans défense, des viols sont commis en toute impunité par des hommes en armes et par des civils ; ailleurs comme dans la province Orientale et au Bandundu, ce sont les frontières nationales qui sont remises en cause, alors qu'au Katanga les vieilles divisions sur fond de lutte pour le pouvoir menacent dangereusement la stabilité de la province. La spécificité du Nord Kivu et du Sud Kivu est que ces provinces abritent des armées les unes plus organisées que les autres, étrangères ou nationales, qui opèrent en dehors de la structure militaire officielle. L'environnement des populations dépend généralement des relations complexes qu'entretiennent ces armées entre elles d'une part et entre chacune d'elles et l'armée nationale d'autre part.
Chacune de ces armées, appelées localement groupes armés, affirme défendre un espace du territoire national contre l'occupation de ce même espace par d'autres groupes, s'arrogeant du coup les prérogatives d'une armée nationale absente ou défaillante. A la Conférence de Goma, seize groupes nationaux ont ainsi été représentés, dont 9 pour le Nord Kivu et 7 pour le Sud Kivu ! A ceux-là il faut ajouter les FDLR rwandais, les UDF- Nalu ougandais, les FNL- Palipehutu burundais…
Une année après les élections et six ans après les accords de Sun City ayant officiellement mis fin à la guerre, l'Etat congolais est donc encore loin d'avoir récupéré le monopole de la violence et les différents boucliers locaux continuent à s'entrechoquer, en jetant les populations dans les forêts ou sur les chemins du refuge. Les FARDC et les autres Forces de sécurité sont également et régulièrement citées dans des actes d'insécurisation des populations civiles, dans les villes comme dans les milieux ruraux.


" Le discours " des délégués des communautés: le retour à la case départ ?

" Ceux qui s'aiment ne se cachent pas le sexe ".
Ainsi commence l'exposé du délégué de la communauté des Bafuliru, au Sud du Sud Kivu, avant de se lancer dans une longue diatribe contre leurs voisins Banyamulenge, accusés d'être la source de tous les malheurs dans cette partie du pays. Le même discours, chargé de haine et de rancœur, venait d'être dit par leurs voisins Babembe, pour qui il n' y a aucun problème ente les communautés à part celui créé par les Tutsi, " ce peuple nomade, sans terre ni patrie, transhumant au gré des vaches… " Au Nord Kivu, le discours anti-Tutsi est relayé par plusieurs communautés (Bahunde, notamment).

Selon les organisateurs, relayés par une certaine opinion, cet exercice de déballage avant le débat de fond était nécessaire, pour une sorte de catharsis. D'autres ont même parlé d'exorcisme collectif et de thérapie de masse. Cependant ,un tel discours repris et applaudi à volonté, d'autant plus applaudi qu'il est virulent, exorcise peut-être son auteur et ses partisans mais crée certainement un grand malaise chez les autres, surtout lorsque les cibles sont généralement les mêmes (Banyarwanda ou Banyamulenge, au Sud Kivu, Tutsi au Nord Kivu). Il devrait y avoir une ligne rouge à ne pas dépasser entre " se dire des vérités " et se lancer des injures, surtout lorsque des communautés entières sont ainsi mises à l'index, souvent pour des actes commis par quelques individus.
Le fossé entre le discours et les symboles officiels d'une part, et les pratiques et les attitudes réelles et quotidiennes d'autre part, est flagrant. Autant le discours officiel et la Constitution ont tranché le problème de la nationalité des Tutsi congolais, au point de leur avoir accordé des places importantes pendant la transition politique, autant leurs voisins de tous les jours continuent-ils à les suspecter et à mettre en doute leur appartenance au Congo, en les exhortant, au mieux " à couper le cordon ombilical avec leur pays natal, le Rwanda " ou au pis " à rentrer chez eux "!

La situation des réfugiés congolais est un autre cas qui déchire les communautés dans les deux provinces. En général, chaque communauté plaide pour le retour de " ses " réfugiés qui sont disséminés dans les pays voisins (Rwanda, Burundi, Tanzanie, Zambie, Ouganda, etc.). Mais quand il s'agit de ceux de la communauté tutsie, qu'on suspecte de vouloir déverser tous ses ressortissants en RDC, la plus grande prudence est recommandée. Il faut s'assurer qu'ils sont bien Congolais, qu'ils sont bien réfugiés, qu'ils connaissent bien leur village d'origine, leur Chef coutumier autochtone, etc. Entre une telle hantise du déferlement tutsi en RDC et les propos du Ministre des Affaires étrangères, M. Antipas Mbusa Nyamwisi, qui s'insurge contre " le fantasme autour du nombre des réfugiés Tutsi ", le fossé est encore grand. " Même si tous les Rwandais, avec leur gouvernement, venaient au Congo, ce serait juste 7 millions des Congolais de plus ", lance-t-il. Et de proposer une politique de bon voisinage privilégiant les intérêts communs, notamment à travers la CEPGL, qui ne démarre pas du fait de l'absence des délégués de la RDC, alors que l'UE est prête à débourser 50 millions d'euros pour le lancement de ses activités.
Un travail important reste à faire pour que l'autre, dans ces deux provinces, soit considéré comme une richesse plutôt qu'une menace. Les acteurs politiques et " les intellectuels " locaux devraient mobiliser sur un autre discours, en rassemblant les populations autour d'intérêts communs bien compris au lieu de continuer à entretenir leurs divisions sur fond de " fantasmes " !

La compétition pour le pouvoir : la communauté comme espace politique

Le processus électoral a permis de mettre en place des institutions aux niveaux national et provincial et le reste des scrutins est censé se dérouler au cours de cette année 2008 pour les institutions municipales, urbaines et locales. Cependant, à la lumière des discours de la Conférence, il apparaît très clairement que la véritable instance de représentation " démocratique " n'est pas le parti, et encore moins une coalition de partis, mais bien la communauté (ethnique ou tribale). Ainsi les Babuyu du Sud Kivu se plaignent-ils des Babembe qui profitent de leur statut de " majorité " pour les exproprier de leurs terres et du partage du pouvoir alors que les Hutu s'en prennent au repli identitaire et au monopole économique des Nande au nord et politique sur l'ensemble de la province. La communauté tutsie, au Nord comme au Sud Kivu, dénonce également son exclusion du jeu politique en RDC, alors que les autres lui reprochent sa sur- représentation parmi les gradés des FARDC et de la Police.
Parallèlement au principe démocratique " Un homme, une voix " qui écarte d'office des communautés entières de l'exercice du pouvoir, des mécanismes devraient donc être mis en place en vue d'intégrer ces communautés dans la gestion du pouvoir. Cela contribuerait à diminuer les frustrations qui sont à la base des fragmentations intercommunautaires actuelles. Une instance comme le Barza intercommunautaire dans sa version originelle qui regroupait des représentants des communautés du Nord Kivu de manière équitable en vue de traiter des problèmes communs à la province pourrait servir de piste dans ce sens.

Les constantes

1. Les FDLR et leur retour

Les FDLR ont fait l'unanimité contre elles dans les discours des communautés et des groupes armés ; au Sud Kivu comme au Nord Kivu, ces combattants Hutu rwandais sont accusés de plusieurs crimes et l'on dénonce leur implication dans la gestion administrative et l'exploitation économique des espaces entiers du territoire oriental de la RDC. Le délégué du peuple Lega a déclaré que les 2/3 de leurs espace géographique échappent complètement au contrôle du pouvoir national et sont sous le contrôle des FDLR.
La Communauté internationale, " qui a accompagné ces réfugiés avant qu'ils ne deviennent des FDLR une fois installés chez nous " est interpellée pour les raccompagner chez eux. Et le Rwanda, leur pays d'origine, est prié d'ouvrir son espace politique et d'organiser un dialogue inter- Rwandais " pour intégrer ses enfants ". Autant dire que la RDC n'a pas d'autre rôle à jouer, à part celui de demander aux deux autres parties (Communauté internationale et Rwanda) d'assumer les leurs et aux concernés de faire preuve de bonne foi et de rentrer chez eux, sous peine de se voir rapatrier par la force !

Cette approche à plusieurs vitesses n'est pas nouvelle, et l'accord de Nairobi de décembre 2007 va dans le même sens, du moins pour ce qui est des deux phases de rapatriement. Quelle sera la plus value de la conférence de Goma pour convaincre les FDLR au retour alors que dans leur mémorandum à l'occasion de la Conférence de Goma ils recommandent au Peuple congolais d' " être encore patient " parce que " les FDLR n'ont jamais eu et n'auront jamais de visées hégémoniques sur la RDC " ? S'agissant de l'option militaire, ils en dénoncent l'inefficacité, à la lecture des tentatives antérieures : " Les tentatives de désarmement forcé ou celles de création des mutineries ont contribué à alimenter les groupes armés comme les Rastas, le Groupe 106, le Groupe Raia Mutomboki, etc. en éléments rwandais qui, après la mutinerie au sein des FDLR, ne sont pas rentrés au Rwanda mais ont préféré rester à l'Est de la RDC en menant une vie de bandits. "
La conférence devrait donc déboucher sur une affirmation forte de l'adoption d'une stratégie régionale et internationale claire pour résoudre l'épineux problème des FDLR à l'Est du pays. Mais cela commence d'abord par une volonté réelle, de la part du gouvernement congolais, de mettre fin à leur présence sur son territoire, notamment en évitant toute ambiguïté dans les relations FARDC- FDLR.

2. Pardon, moi non plus !

Une autre constante, dans les discours entendus à la Conférence, est la prédisposition partagée à " pardonner " et même à " demander pardon ", alors qu'en général les propos ont plus tenu de l'accusation que de la confession. En effet, aucune communauté n'a reconnu avoir été impliquée, de près ou de loin, dans les crimes dont les autres l'accablent, à la notable exception du message des Bashi (Sud Kivu) " qui a évité deux choses : juger durement les autres et l'hypocrisie quant à l'implication de certains de nos enfants égarés dans les groupes armés ". Dans sa présentation, chaque communauté revendique d'emblée son pacifisme, dont voici un petit florilège :
- " Les Bafuliiru, traditionnellement pacifiques vivent dans la collectivité de même nom… " (Fuliiru, Sud Kivu)
- " Nous aimons la paix. " (Nyanga, Nord Kivu)
- " Dans l'histoire de la RDC, la Communauté Nande a fait preuve d'une cohabitation pacifique avec les autres communautés. Il n' y a jamais eu d'affrontements provoqués par celle-ci, encore moins un recours aux armes pour se faire accepter ou se faire prévaloir sur les autres " (Nande, Nord Kivu)

Ce pacifisme affiché et revendiqué est cependant démenti par la floraison des groupes armés qui, ici, poussent sur les terreaux communautaires. A de rares exceptions près, notamment celle des Twa (Pygmées) , chaque communauté a " ses enfants ", c'est-à-dire un groupe armé qui, sans aucun mandat parfois, se réclame de tel groupe ethnique pour s'assurer une certaine légitimité de fait sur le terrain. La réalité et les pratiques vont cependant à l'encontre de cette fraternité entre " les enfants " et leurs frères, sœurs et parents civils qui sont autant victimes des pillages, des viols et même des meurtres que n'importe quel autre Congolais qui se trouverait sur leur espace d'opérations. Ce qui a fait dire à un notable Hutu local, interrogé sur les exactions qu'ils subissent de la part de " leurs enfants " de PARECO (Résistants Patriotes Congolais) : " Mwizi hana kabila ", c'est-à-dire qu'un voleur n'a pas d'ethnie !

La paix, maintenant

Les attentes des populations par rapport à cette Conférence sont énormes, surtout chez les déplacés de guerre. Ceux-ci espèrent que " cette Conférence ne sera pas une de plus, juste pour enrichir les participants avec des per diem". Un habitant de Sake, dans la périphérie de Goma, nous a déclaré :" Si les conférenciers n'aboutissent pas à la fin de la guerre, ils n'ont qu'à rester à l'ULPGL (Université où se tient la Conférence) ". L'accord de cessation des hostilités, hâtivement négocié par les groupes armés du Nord Kivu dont le CNDP de Nkunda et les Maï Maï et précipitamment annoncé par les médias le 18 janvier 08, semblaient donner une lueur d'espoir quant à la volonté de faire la paix et à la fatigue générale de la guerre. Le soir du 19 janvier, les nouvelles du terrain font état de 30 civils massacrés à Nyamitaba, en territoire de Masisi, à 50 kilomètres à l'Ouest de la salle de conférence. Les groupes armés présents sur le terrain se rejettent l'initiative de ce massacre alors que plus loin, à Mweso, un autre groupe se désolidarise de cet accord qu'il qualifie de piège. " Nous croyions avoir signé avec des gens honnêtes, respectueux de la parole donnée, alors que c'était un jeu de dupes ", a déclaré le porte-parole des Maï Maï de Mweso sur les antennes de Radio Okapi. A moins que l'accord n'ait été forcé par la Communauté internationale qui semble dans l'obligation des résultats " ici et maintenant ".

Un député national élu de Masisi que j'ai interrogé a expliqué cet " incident " par la volonté d'une des parties prenantes à la Conférence de rappeler sa présence sur le terrain en vue de faire monter les enchères. Au prix de la vie de 30 civils, qui n'apprendront pas les résultats de la Conférence de Goma. Les délégués des groupes meurtriers, eux, continuent à partager le repas servi copieusement à l'ULPGL. C'est peut-être ça, le " FIGHT and TALK "…

Onesphore Sematumba

" Si cette conférence était organisée pour nous … !! "

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