Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes
DANS LA REGION DES GRANDS LACS

Faire un nouveau choix de civilisation pour transformer nos terroirs ruraux
et nos villes en forces de développement durable


Dans la réflexion que je vous propose ici, j'ai l'intention de planter d'abord le décor à l'intérieur duquel se déploient les relations entre le monde urbain et le monde rural dans la société africaine actuelle en général, et dans la région des Grands Lacs en particulier. Je mettrai ensuite en lumière les problèmes fondamentaux qu'il convient d'analyser et de résoudre dans les relations entre ces deux mondes. Je proposerai également quelques orientations indispensables que les pays d'Afrique des Grands Lacs, et plus particulièrement la République Démocratique du Congo, devraient emprunter dans la construction d'une modernité qui permette aux villes et aux villages de libérer de nouvelles dynamiques du progrès humain et du développement durable. Je présenterai enfin cette modernité dans ses dimensions essentielles comme perspective pour vaincre les pesanteurs de la crise des relations entre élites urbaines et élites rurales aujourd'hui.


Le décor : formatage néocolonial et malédiction néolibérale

Pour comprendre les relations actuelles entre le monde urbain et le monde rural en Afrique, il est utile de se rappeler que la logique d'ensemble qui détermine la vie des pays de notre continent est celle du formatage néocolonial et de la malédiction néolibérale, avec ce que cela comporte de dressage servile des élites urbaines et de moulage traumatique pour les habitants de nos campagnes.

Formatage néocolonial

J'entends par formatage néocolonial des structures de fond qui conditionnent l'orientation de l'existence des élites urbaines dans nos pays : une orientation d'extraversion, d'aliénation et de dépendance par rapport au mode de vie occidental que les élites africaines ont singé de matière tragique, en faisant de nos villes le centre d'une modernité d'où les campagnes sont coupées. Cette option a conduit nos nations a penser leur développement comme le chemin d'aménagement des espaces urbains où se concentrent tous les symboles de l'imitation de l'Occident, sans que l'on s'assure que les élites dirigeantes avaient suffisamment maîtrisé les arcanes de fond d'où a jailli la modernité occidentale elle-même, dans ses dynamiques essentielles : celles d'une société industrielle et marchande fondée sur une philosophie spécifique des relations sociales fortement différentes de la société africaine dans ses normes de base et ses croyances. Dans l'impossibilité de copier purement et simplement l'Occident qui les fascinent et dans l'incapacité de rompre avec les logiques traditionnelles qui déterminent encore nos arrière-pays et nos terroirs locaux, les élites urbaines nagent entre les eaux, comme dirait V.Y. Mudimbe. Elles vivent dans les villes qui les coupent des campagnes en même temps qu'elles se sentent obligées d'affirmer leurs provenances rurales, par un système de perfusion financière pour les membres de leurs familles sans que l'espace où vivent ces familles soit doté de toutes les commodités qui font de la modernité occidentale un monde fascinant et mirifique. Dans ces conditions, elles créent chez les jeunes de nos villages l'irrésistible volonté de venir en ville et d'abandonner les campagnes dans une dynamique d'arriération profondément dramatique. L'exode rural devient ainsi le symbole d'une modernité manquée : l'expression de l'incapacité des élites urbaines extraverties, aliénées et dépendantes à inventer des harmonies indispensables à un développement unissant villes et campagnes dans un être-ensemble digne du progrès humain et d'un bonheur solidaire. Au fond, le formatage néo-colonial de nos pays rend impossible toute orientation vers une société de promotion humaine dans des politiques d'invention d'une modernité africaine, qui élèvent concomitamment le niveau de vie des habitants de nos campagnes et résolvent les problèmes que posent à nos villes l'exode rural et ses réalités des bidonvilles, de misères et d'abandon social caractéristiques de nos espaces urbains. Devenues des expressions dramatiques d'une modernité pitoyable et déshumanisante pour beaucoup de leurs habitants, nos villes manifestent notre incapacité à reconstruire l'Afrique sur la base d'une éthique de la responsabilité des élites urbaines dirigeantes face à un monde rural abandonné au bord du chemin de notre modernité extravertie, aliénée et dépendante.

Malédiction néolibérale

Cette modernité devra être considérée comme une véritable malédiction dont le système mondial néolibéral actuel accentue les effets nocifs. En effet, dans la dynamique d'une mondialisation qui a imposé à l'Afrique des programmes d'ajustement structurel et des politiques dont les priorités sont ceux du remboursement de notre dette extérieure au détriment des impératifs de santé, d'éducation, d'infrastructures modernes et de progrès solidaire entre les villes et les campagnes, il est illusoire de croire que l'espace néolibéral puisse offrir autre chose à l'Afrique que notre dramatique sous-développement actuel. Il importe peu qu'une certaine élite tire profit de ce sous-développement en participant à un certain niveau d'aisance matérielle qui fait croire qu'elle participe aux plaisirs d'une certaine occidentalisation dont elle s'enchante. En réalité, faute d'une force endogène d'invention de sa propre modernité où les terroirs de nos campagnes puissent être transformés en profondeur, ces élites néocoloniales ne dominent rien de la dynamique néolibérale. Elles subissent les logiques d'un monde qu'elles ne peuvent pas contrôler. Elles se mettent au service d'une orientation culturelle qui casse les ressorts de leur créativité. Elles s'agitent dans les périphéries d'une civilisation dont les réalités quotidiennes montrent à quel point les élites urbaines d'Afrique sont des marionnettes et des pantins d'un mode de vie complètement irrationnel, déshumanisant et insensé.

Un mode de vie complètement désastreux

Ce mode de vie est irrationnel dans la mesure où il crée des espaces urbains sans aucune logique de progrès pour tous les habitants qui s'y concentrent. Des espaces où beaucoup de ceux qui ont fui les campagnes pour venir y trouver un emploi, un logement et de possibilités de meilleures conditions d'existence se trouvent largués dans des " réserves " misérables, sans aucune perspective de participer aux fascinantes commodités d'une civilisation de consommation et du clinquant propre aux élites urbaines extraverties, aliénées et dépendantes.
Ce mode de vie est déshumanisant dans la mesure où il détruit les valeurs humaines fondamentales de dignité, de liberté, de solidarité et de pouvoir créateur chez beaucoup de personnes qui peuplent nos villes sans y être intégrées du point de vue de leurs espérances les plus immarcescibles. Il suffit d'être attentif aux clameurs de désespoir de nos bidonvilles et de nos quartiers urbains misérables pour se rendre compte de l'effondrement éthique de nos villes. L'insécurité galopante, le banditisme rampant et l'esprit d'agressivité qui se développement partout dans nos grandes agglomérations urbaines sont des signes qui donnent à réfléchir sur les choix de notre modernité manquée.
Ils montrent jusqu'où cette modernité est insensée, c'est-à-dire sans direction, sans orientation, sans substance. Quelle direction un mode de vie embrasé d'injustices, d'inégalités, de violence et d'insécurité peut-il ouvrir à la multitude d'hommes et de femmes qui ne trouvent aucune espérance au cœur de nos villes ? Quelle orientation fondamentale d'épanouissement peut-il assurer à tous ceux et toutes celles qui veulent échapper à la misère autrement que par le système de précarité quotidienne ou par des religiosités de délire mental et d'imbécillité galopante ? Quelle substance de vitalité peut-il donner à des êtres humains qui n'ont aucune place ni aucun pouvoir créateur au sein du système néolibéral qui n'a aucune perspective pour eux ?

Une double tragédie existentielle

En réalité, la malédiction néolibérale et le formatage néocolonial ne conduisent qu'à une véritable tragédie existentielle : - la tragédie de la servilité profonde de nos élites urbaines qui masquent mal leur insignifiance dans une culture de consommation égoïste vécue comme une pâle copie du mode d'être à l'occidentale ; - la tragédie, également, du désarroi traumatique de nos campagnes dont les habitants n'ont d'autre perspective que d'aspirer au rêve impossible de " réussir " la vie à la manière des élites urbaines.
Dans une telle situation, il n'est pas possible de poser à sa juste hauteur le problème des relations entre les villes et les campagnes en Afrique sans remettre en cause les logiques du formatage néocolonial, de la malédiction néolibérale, du dressage servile de nos élites et du moulage traumatique des populations de nos campagnes.

Problème de fond : construire une nouvelle modernité africaine

Remettre ces logiques en question ne relève pas du registre des contestations rhétoriques ou des résistances passives et stériles au rouleau compresseur de l'ordre mondial actuel. Il s'agit de faire un autre choix de civilisation en Afrique en général et dans les pays des Grands Lacs en particulier.

Les choix à faire

Un autre choix politique d'abord. Nous vivons dans une situation où il est de plus en plus clair que nos politiques néocoloniales et néolibérales ne nous sont pas seulement imposées de l'extérieur. Nous les avons acceptées, nous les avons intériorisées, nous en avons assumé l'esprit dans la mesure où nous ne faisons rien globalement pour en casser la dynamique dans l'invention de nouvelles perspectives. Si nous regardons l'orientation de nos options du développement rien que du point de vue des budgets de nos Etats, il ne fait aucun doute que la part du lion qui revient aux villes au détriment de nos campagnes nous enferme dans un non-développement manifeste, dans un mal-développement chronique, ou plus exactement, dans le refus du développement qu'Axelle Kabou dénonçait il y a plus de quinze ans déjà, dans un livre aujourd'hui célèbre : Et si l'Afrique refusait le développement ? (Paris, L'Harmattan, 1991). Sauf dans quelques pays qui ont tenté sans succès retentissant de valoriser les campagnes, beaucoup de nos nations sont engluées dans les diktats du néolibéralisme, selon un esprit indéniablement néocolonial. Cela ne donne aucun sursaut créatif à nos campagnes. Nous en arrivons alors à des drames, comme ceux de la crise alimentaire, qui manifestent clairement maintenant notre folie dans l'oubli de nos terroirs vitaux, ces villages et ces campagnes qui auraient dû être la base de notre développement, comme René Dumont le préconisait déjà à l'aube de nos indépendances dans son remarquable livre : L'Afrique noire est mal partie (Paris, Plon, 1967).
Un autre choix économique, ensuite. Dans la mesure où nos politiques déterminent irrémédiablement l'orientation de nos économies nationales, nous avons choisi de vivre sous la coupe de l'actuel ordre mondial sans chercher à remettre en question les choix qu'il nous impose ni à nous organiser pour répondre directement aux besoins de base de nos populations. A ce niveau aussi, les budgets de nos Etats et l'utilisation des fonds publics sont des indicateurs indéniables. Les élites urbaines et leurs modes de vie voraces privent nos campagnes de la possibilité d'un développement bâti sur leur pouvoir créateur et leurs exigences vitales. Il est inconcevable que nous continuions à privilégier une modernité citadine qui exclut nos campagnes au lieu d'investir dans l'agriculture et dans la modernisation de nos villages et de leurs terroirs pour une dynamique de la promotion humaine à la base. Je trouve misérable le système actuel des transferts financiers des élites urbaines vers les campagnes, dans une sorte de " westernunionisation " de nos pays où l'argent envoyé aux parents, oncles, tantes, cousins et neveux du village soulage plus les misères qu'il ne suscite une véritable volonté de modernisation et de développement local.
Un autre choix socioculturel, également. Dans le domaine du développement, la forme et la force de mentalité sont des armes décisives. J'ai le sentiment que l'ordre néocolonial qui nous formate et l'ordre néolibéral qui pèse sur nous comme une malédiction ont fini par construire en nous une mentalité de non-développement, dans nos villes comme dans nos campagnes. Je ne parle pas seulement à l'échelle des grandes réalisations qui dépendent de gros moyens de l'Etat aujourd'hui engloutis dans nos villes. Je parle de la capacité et de la volonté de résoudre les problèmes vitaux à l'échelle de l'engagement quotidien des citoyennes et citoyens pour changer la vie de tous les jours dans les domaines où la responsabilité de chaque personne est engagée au sein de nps quartiers, dans nos villages comme au cœur de nos villes. L'homme politique congolais Alafuele Mbuyi Kalala stigmatise avec raison les mentalités d'indifférence à l'environnement quotidien en Afrique. Il stigmatise l'esprit de désorganisation, de fainéantise, de parasitisme, de pessimisme, de défaitisme et de démoralisation qui ont élu domicile dans l'esprit de nos populations. Si un combat acharné n'est pas engagé contre ce type d'orientation de l'esprit, rien de grand ne pourra se construire au sein de nos sociétés en matière de développement. Sans organisation, sans volonté de vaincre et de réussir, l'Afrique perdra les batailles du futur et sera pour des siècles encore le champ de la misère et d'un sous-développement endémique.
Un autre choix spirituel, enfin. Concernant nos pays, l'économiste camerounais Daniel Etounga-Manguelle parle de l'enflure de l'irrationnel, une véritable maladie qui pousse nos populations, dans les villes comme à la campagne, à investir plus dans le commerce avec l'invisible que dans la prise en charge des enjeux politiques, économiques, sociaux et culturels de notre vie. Il a raison : notre continent est aujourd'hui malade de Dieu, malade des spiritualités de crétinisation de nos esprits, malade des religiosités mystificatrices qui nous éloignent de plus en plus de la possibilité d'une foi éclairée par la raison et d'une raison éclairée par la foi. Beaucoup de personnes s'accommodent de cette avalanche d'un spiritualisme d'enchantement émotionnel et croient que notre continent vit aujourd'hui un souffle du réveil spirituel qui changera les bases de notre vie. Elles se trompent : la vague du mysticisme délirant que nous vivons n'est qu'une autre dimension de notre extraversion, de notre aliénation et de notre dépendance par rapport à une certaine occidentalité que nous avons fini par intérioriser sans savoir qu'elle nous tue à petit feu. Sans une remise en question radicale de cette manière de vivre Dieu, le Dieu mystificateur qui nous noie dans l'imbécillisation aura raison de toutes nos énergies de développement et de promotion humaine.
Il est aujourd'hui indispensable de prendre la mesure de l'orientation globale de notre civilisation actuelle afin de changer de cap et de faire un autre choix de civilisation : le choix d'une modernité africaine qui fonde son souffle créateur sur la primauté du développement de nos campagnes sur celui de nos villes. Ces dernières étant d'ailleurs à transformer de fond en comble dans toutes les structures par lesquelles elles secrètent la misère, l'abandon social, l'insécurité et l'immoralité, sans vraiment donner à nos pays les moyens de bâtir un développement humain durable.

Dimensions d'une modernité africaine réussie

Pour pouvoir faire le choix d'un développement fondé sur la libération de nos énergies créatives de nos campagnes, il est indispensable de penser le destin de nos pays en termes de démocratie locale et de décentralisation des décisions pour une prise en charge de nos terroirs vitaux des campagnes par ceux qui ont intérêt à les développer réellement. Jusqu'à ce jour, le fonctionnement de nos pays est un fonctionnement de type pyramidal, avec un sommet situé dans les espaces urbains où sont concentrés les élites qui pensent le développement de nos nations et se croient en devoir d'impulser des dynamiques et d'insuffler dans tout le corps social des idées pour changer l'ordre de choses. Cette tyrannie de la ville a créé un centralisme inefficace, qui oublie en fait nos arrière-pays pour construire nos villes tentaculaires qui ne résolvent aucun de nos problèmes de développement humain durable. Ces villes s'épandent de manière vertigineuse, en suçant le sang de tout le pays qu'elles condamnent à dépérir dans un sous-développement chronique. Ce modèle centralisateur qui sous-développe nos nations a détruit notre agriculture en nous faisant dépendre de l'extérieur pour notre alimentation de base. Il a été incapable de relier toutes les régions de nos pays dans une sorte de système de circulation des biens et de personnes, grâce à une pulsation créative qui ferait que l'espace des Grands Lacs puisse devenir un vaste marché et un vaste champ de vitalité inventive pour le développement. Si nous voulons changer profondément cet espace, il convient de repartir de nos terroirs locaux, de nos campagnes dont le souffle de créativité devrait s'affirmer dans la capacité d'organisation et de prise de décision à l'échelle locale même, à travers l'exercice d'une démocratie agissante liée aux intérêts des habitants là où ils vivent. A travers ce système dynamique de décentralisation créative, ce sont tous nos pays dans leur ensemble qui seront nourris par des pulsations démocratiques dont le développement humain durable sera l'effet le plus visible, dans un impact de fond dont nos Etats bénéficieront dans leur capacité à changer toute l'Afrique des Grands Lacs.
Malgré la diversité des situations internes à chaque pays de notre région et le niveau différent de centralisation et de décentralisation que chaque pays connaît par rapport aux autres, le changement de cap au profit d'un développement des campagnes est notre voie d'espoir à tous. Il mérite une réorientation de nos politiques, de nos visions économiques et de nos mentalités. En ce moment où la crise alimentaire a dévoilé à nos yeux la fragilité de l'Etat centralisé extraverti et l'inanité de l'aliénation des élites urbaines, la valorisation des campagnes devient une priorité pour le développement. C'est à cette revalorisation que les moyens de nos Etats devraient être consacrés. C'est là la première dimension de notre nouveau choix de civilisation.
La deuxième dimension concerne la culture de la paix qu'il est urgent de créer, de développer et de promouvoir à l'intérieur de nos Etats comme sur l'ensemble du territoire de la région des Grands Lacs. Aujourd'hui, notre région est dominée par la culture de la violence meurtrière, avec des guerres, des rébellions armées, des milices désordonnées et des comités de défense des populations dont l'action rend la vie pratiquement impossible à défendre dans les droits, les devoirs et les pouvoirs des populations. Au cœur de cette violence règnent des identités meurtries et meurtrières, comme l'affirme Pole Institute dans ses analyses sur les logiques ethniques du Rwanda et de l'Est de la RDC. Il faut entendre par identités meurtrières une vision de soi qui conduit un groupe ethnique à se forger une image biaisée et fantasmée d'un autre groupe ethnique comme un ennemi à éliminer. Cela donne ce que l'on pourrait appeler aujourd'hui " le syndrome interramwe ", un phénomène qui ne caractérise pas seulement le Rwanda, mais l'ensemble de notre espace des Grands Lacs comme zone d'explosion des instincts tribalistes mortifères. Le génocide rwandais n'a été que le stage suprême du syndrome interramwe, une attitude que n'importe laquelle de nos ethnies et n'importe laquelle de nos populations peut reprendre à nouveaux frais pour éliminer des ennemis réels ou imaginaires. Quant aux identités meurtries, elles définissent la conscience que les tribus ou les pays qui souffrent des instincts meurtriers des autres ethnies développent en érigeant leurs tragédies en une vision globale du monde. Une vision qui sème dans les esprits des méfiances, des suspicions et des haines facilement exploitables par des groupes extrémistes dont la destruction et l'anéantissement des ennemis est la logique de base. Aujourd'hui, la région des Grands Lacs a condamné nos campagnes à être les premières victimes de nos violences telles que nos identités meurtries et meurtrières les déploient et les répandent partout. Dans un tel cadre, un développement fondé sur nos terroirs vitaux est impossible. La culture de la violence l'anéantit in nuce, laissant seulement aux villes les possibilités de se défendre et de vivre tant soit peu dans la paix, malgré le harcèlement par des groupes armés.
Aujourd'hui, le choix de la paix est le seul choix de civilisation que nous devons faire dans la région des Grands Lacs. La paix ici est à entendre au sens le plus global et le plus plein du terme. C'est-à-dire, la promotion de la vie en abondance, avec ce que cela présuppose de libération des énergies créatrices en matière de production de richesses, de création d'emplois, de consommation à grande échelle et de développement des relations humaines de confiance entre groupes ethniques et entre pays.
Pour accomplir cette dimension de la culture de la paix comme force de création d'une civilisation du développement communautaire durable dont nos campagnes peuvent profiter pour leur promotion humaine, la dimension éducative est essentielle. Eduquer les populations à l'éradication des préjugés négatifs qu'elles ont les unes à l'égard les autres, éduquer les peuples à se connaître dans leurs atouts humains et dans leurs richesses comme capacités d'enrichissement réciproque. Dans un espace comme le nôtre dans la région des Grands Lacs, où les visions négatives que nous avons les uns des autres sont devenues une véritable culture et une habitude de pensée indécrottable, pour ainsi dire, travailler à nous connaître et à nous comprendre dans nos valeurs et nos richesses. Cela créerait une civilisation de la confiance réciproque, dans nos affects les plus profonds et dans nos dynamiques de créativité communautaire. Dans cette perspective, la développement de nos campagnes ne concernera pas seulement nos espaces nationaux, mais l'ensemble de notre région où nos politiques de développement devraient être harmonisées pour que la révolution de nos terroirs locaux décentralisés et démocratiques devienne le fondement d'une nouvelle civilisation des Grands Lacs.
Dernière dimension du choix de civilisation à faire : la construction effective de la Communauté des pays des Grands Lacs, à la place de nos frontières actuelles qui sont des artifices de la logique néocoloniale. Il fut un temps où ce projet de Communauté des Pays des Grands Lacs avait failli prendre corps et devenir un élément de notre nouvelle identité. La perspective était telle qu'un espace économique réel était devenu possible entre nos pays, avec une circulation des personnes sans aucun soupçon de prédation ou de destruction. Si, grâce à des politiques claires de coopération économique et d'interfécondation socioculturelle basées sur une culture de la démocratie à toutes les échelles de notre espace régional, nous créons un nouveau mode relation entre nous, l'espace des grands Lacs sera un espace de développement réel, avec une mise en commun de nos richesses naturelles et humaines, au-delà de nos égoïsmes actuels, de nos préjugés négatifs et du cloisonnement de nos économies nationales.
Pour ce faire, une rupture radicale avec les logiques actuelles des relations entre les différents groupes qui peuplent la région des Grands Lacs et les pays qui y vivent sous chapiteau historique néocolonial est indispensable.
Au lieu de la logique de division et de confrontation qui nous détruit, il est temps de faire briller sous nos cieux le rêve de la coopération, de la collaboration et d'alliance de nos énergies créatrices. Au lieu de la logique d'appauvrissement par le désastre de la guerre, il est temps de fonder dans notre imaginaire une foi ardente dans un avenir de progrès humain, de développement solidaire et de bonheur partagé. Au lieu de la logique de la démoralisation qui rend souvent nos peuples impuissants face aux pouvoirs politiques et les plonge dans un enfer d'immoralité et les noie dans les fleuves de nos brasseries toujours prospères malgré la crise, il est temps de forger des convictions fortes sur notre capacité d'organiser notre région et de moraliser notre espace vital pour le développement humain durable. Au lieu de la logique de la peur et de la terreur qui s'est emparé de nos esprits face aux guerres civiles et aux affrontements entre nos Etats, avec tous les massacres toujours recommencés que ces catastrophes ont entraînés, il est temps de réimaginer globalement notre destinée et d'avancer une nouvelle espérance.
De quelle espérance s'agit-il ? De la possibilité d'un développement humain qui nous conduirait à ancrer la construction d'une Afrique nouvelle à partir d'une modernisation réussie de nos villages et de leurs terroirs vitaux. C'est un nouveau paradigme de civilisation dans une Afrique livrée aux mirages de se villes et au jeu d'aliénation, d'extraversion et de dépendance de ses élites face aux mirages d'une certaine occidentalité destructrice.

Vers un paradigme endogène de civilisation

Vous l'aurez compris : l'enjeu de tout ce que je viens de présenter, c'est, en fait, l'invention de ce nouveau paradigme endogène de civilisation à l'échelle de tous nos pays des Grands Lacs, à partir de nos terroirs locaux comme base du développement humain durable.

Une orientation indispensable

L'orientation à prendre dans ce développement n'est pas fondée sur un esprit d'extraversion, d'aliénation et de dépendance propre à nos élites urbaines, mais sur les pouvoirs créateurs de nos campagnes dans la conscience des droits et des devoirs qui devraient être le moteur d'une nouvelle civilisation. Cette tâche exige une conversion des mentalités des élites urbaines qui ne doivent plus se considérer comme l'unique centre d'impulsion de nos politiques de développement ou les simples pourvoyeurs de fond pour les parents, les tantes, les oncles et tantes du village, mais comme des acteurs d'un changement social en profondeur, au profit de nos terroirs locaux des villages. Il s'agit d'activer le pouvoir créateur de nos campagnes à partir du choix d'une nouvelle civilisation dont les élites urbaines au pouvoir doivent développer les énergies. Une civilisation de la démocratie locale, de la décentralisation créatrice, de l'organisation de nos terroirs locaux et de la dynamisation d'une coopération régionale par-delà nos " identités meurtries et meurtrières ", en dehors de nos inhumanités actuelles qui ont fait de notre région un véritable enfer au cœur de l'Afrique.
Au fond, il s'agit d'inventer une nouvelle idée de nous-mêmes comme espace communautaire, de promouvoir un développement humain durable au sein de nos pays et dans toute notre région, d'imaginer un avenir commun de progrès humain et de prospérité solidaire. Et de faire tout cela avec nos campagnes comme base de notre nouvelle vision de la promotion humaine.

Philosophies nécessaires

Les esprits pessimistes seront sans doute tentés de se demander sur quelle base tout ce rêve que je déploie pourrait reposer. Ma réponse à cette préoccupation se trouve dans les profondeurs de la pensée de mon propre pays, la République Démocratique du Congo. Depuis son indépendance, ce pays a développé et fait rayonner des philosophies extraordinairement riches pour la transformation positive de nos sociétés. Des philosophies qu'il convient de redécouvrir aujourd'hui pour en faire des socles d'une nouvelle vision de l'Afrique des Grands Lacs, d'une nouvelle vision de l'Afrique tout court.
Je pense avant tout aux philosophies de l'identité culturelle qui ont forgé une certaine conscience de soi. Une conscience qui a désaliéné la couche la plus éclairée de nos populations. Cette couche sait que l'Occident n'est pas un modèle à suivre si l'on veut humaniser le monde. Elle sait, comme disait Maurice Bellet, que tout le monde suit l'Occident et l'Occident ne va nulle part. Elle sait que nous devons nous orienter désormais selon des lignes de faîte d'une authenticité qui transforme nos systèmes de désir, nos systèmes d'action et nos systèmes d'organisation à partir de nos propres valeurs d'humanité africaine.
Je pense aussi au grand rayonnement des philosophies de la libération sur notre sol. Qu'il s'agisse de la libération politique dont parle Jean-Marie Ela ou de la libération anthropologique exaltée par Engelbert Mveng au Cameroun, c'est en RDC que les débats philosophiques sur ces lignes de libération ont été les plus houleux. Ils l'nt été au point de faire de ce pays le symbole même de la terre qu'il faut libérer non seulement politiquement, c'est-à-dire face aux systèmes internes et externes de domination, mais anthropologiquement, c'est-à-dire dans les profondeurs d'une personnalité qui a été niée et anéantie dans son humanité.
Je pense en même temps aux philosophies de la reconstruction : celles qui veulent la renaissance de l'Afrique ici et maintenant, " à l'intérieur et de l'intérieur ", selon le beau mot d'Aminata D. Traoré, contre les pesanteurs néocoloniales et le vertige néolibéral.
Je pense aussi aux philosophies du bonheur partagé qui s'ancrent déjà dans certaines consciences congolaises pour donner de nouveaux rêves de vie en abondance à nos populations aujourd'hui meurtries. Ces philosophies du progrès humain solidaire trace de nouveaux sillons pour une Afrique dont la vie politique, la vie économique, la vie sociale et la vie culturelle seront désormais guidées par une ambition radicale de construire une société en rupture avec le néocolonialisme et le néolibéralisme.
Je pense enfin aux philosophies actuelles de l'invention, qui veulent une autre Afrique, une Afrique de la volonté et du dynamisme, capable non seulement de maîtriser les logiques de la modernité occidentale actuelle, mais de créer une nouvelle orientation d'humanité pour le monde entier.
Formé dans les débats multiples que toutes ces philosophies ont suscités en RDC, je sais de manière certaine qu'un peuple dont l'esprit est abreuvé par de telles richesses ne peut pas rester éternellement esclave. Il lui arrivera un jour ou l'autre de se réveiller de son sommeil et de tirer vers la lumière tous ses voisins, pour une nouvelle destinée. Malgré ses souffrances, ce peuple de la RDC porte l'étincelle de la résurrection de l'Afrique. Comme le disait avec raison le philosophe Eboussi Boulaga : " Si le Congo s'éveille, c'est toute l'Afrique qui ressuscitera. " Il convient aujourd'hui d'élargir le champ de conscience de ces philosophies qui fertilisent l'espace congolais afin qu'elles investissent aussi l'ensemble du champ social de la région des Grands Lacs. Un autre esprit jaillira de ce travail et donnera à penser le développement autrement que dans des termes néocoloniaux et dans les logiques mortelles du néolibéralisme.
Si j'ai foi en ces philosophies qui nourrissent la conscience d'une certaine couche clairvoyante de la nation congolaise, ce n'est pas seulement pour leur vérité humaine intrinsèque, mais surtout pour leur capacité à impulser de nouvelles logiques sociales : les logiques du refus de l'esclavage, de la révolte contre les traumatismes sociaux et culturels, de la résistance aux effets mortel de l'actuelle mondialisation et de la résilience comme capacité d'oser d'autres modes de penser, de vivre, de penser et d'agit. Je vois comment surgissent peu à peu du sol congolais ces forces nouvelles d'engagement dont j'espère qu'elles auront un écho profond dans toute la région de Grands Lacs et dans toute l'Afrique. Des lieux de réflexion et d'action comme l'Institut Interculturel dans la Région des Grands Lacs (Pole Institute), qui travaille pour la paix et la réconciliation entre les peuples de cette région, est un signe qui montre qu'une autre Afrique est possible, qu'un autre Congo est possible, qu'une nouvelle région des Grands Lacs est en gestation. Croire dans les possibilités que de tels lieux libèrent, c'est, en profondeur, contribuer à la construction d'une autre vision du développement. Vision qui donnerait aux campagnes toute la vigueur nécessaire pour changer nos pays.

Les exigences vitales

Une telle vision nous poussera à penser nos campagnes comme des nouveaux lieux d'espoir pour nos populations, avec la perspective de bâtir des liens d'enrichissement entre nos terroirs vitaux grâce à un esprit d'inventivité, de créativité, d'organisation et d'engagement à la transformation sociale par la base d'une éducation humaine et d'une animation culturelle appropriées. Education et animation dont la visée sera de forger un nouveau mental dans le monde paysan : le mental d'une population qui croit en elle-même, qui organise elle-même sa lutte contre la pauvreté et pour la prospérité durable, qui se donne les moyens locaux d'action et contribue à bâtir des politiques nationales et régionales de développement grâce à des pressions constantes sur nos gouvernements.
Repartir de nos terroirs vitaux et moderniser nos villages sont ainsi des exigences que les pouvoirs politiques et administratifs devraient constamment avoir en l'esprit comme base d'une réorientation globale de nos dynamiques nationales et régionales du développement. A mes yeux, la double dimension, nationale et régionale, est indispensable à la réussite de toute politique de revalorisation de nos terroirs. Elle permettra de désengorger nos villes, d'en humaniser l'espace et d'en reconfigurer l'esprit par la destruction du mirage qui fait croire à tous et à toutes que seul l'aire urbaine est paradis et lieu d'espérance. Vivre en ville ne serait plus une fuite face aux tragédies de nos campagnes, mais un choix mûrement réfléchi qui ne coupe personne de sa base vitale qu'est le terroir villageois, fondement même de tout développement durable dans nos pays.

Donner une chance à notre rêve

Je viens de rêver à haute voix et d'imaginer une vaste utopie que rien ne permet pas encore de valider comme possibilité réelle dans l'état actuel de l'Afrique et de nos mentalités dans la région des Grands Lacs. Je sais cependant qu'aujourd'hui, si le choix était proposé à beaucoup d'Africains entre d'une part, des villages modernisés, où il y aurait l'eau, l'électricité, les écoles, les dispensaires, les infrastructures routières et les possibilités de développement local réel ; et d'autre part, nos villes telles sont aujourd'hui, beaucoup souhaiteraient vivre dans nos campagnes et y travailler à la promotion humaine sur les terres de leurs ancêtres. Beaucoup trouveraient dans la revalorisation de nos campagnes des raisons de vivre et de mourir. Beaucoup verraient d'un autre œil nos villes qu'ils souhaiteraient aussi moderniser en profondeur pour qu'elles assument les tâches d'orchestration de notre développement selon la logique des institutions politiques, économiques et socioculturelles non coupées de nos terroirs. Il y aurait un nouvel équilibre de relations entre une civilisation urbaine développée comme lieu d'orientation nationale et régionale, et une civilisation rurale modernisée pour être le moteur du développement local. Un équilibre d'interfécondation vitale s'établirait à partir d'un choix de développement qu'il est indispensable de faire aujourd'hui. Il n'y aurait plus d'un côté des villes désespérantes dans leur mode de vie embrasées d'injustices, d'inégalités, de précarités, d'exclusions et d'abandons sociaux de toutes sortes, et de l'autre des campagnes pitoyablement livrées à un sous-développement chronique, dans la misère et les maladies endémiques, mais un seul et même monde uni dans une dynamique de co-développement différencié. L'Afrique de l'avenir devra se construire selon ce modèle du co-développement vital. Nous en rêvons sans doute tous et toutes. Le problème aujourd'hui est de transformer ce rêve en vision, de faire de cette vision un défi, de transformer ce défi en champ de combat pour transformer notre société.


Conclusion

Comment conclure cette réflexion ? Par une profonde, une forte conviction qui m'habite actuellement et que je veux partout partager avec les forces d'intelligence, de pensée, de culture, de rêve, d'imagination et de créativité active qui veulent bâtir une autre Afrique dans la région des Grands lacs comme ailleurs.
Je suis convaincu que l'avenir de notre continent, de notre région et de nos pays est dans la construction d'une civilisation qui nous libère de nos formatages néocoloniaux et de notre malédiction néolibérale. Je suis convaincu que l'avenir est dans la lutte contre les chaînes des mentalités qui coupent nos villes de nos campagnes dans des politiques de destruction de nos terroirs vitaux. Je suis convaincu que l'avenir se bâtit dans la dynamique d'un co-développement pensé sur la base de la modernisation de nos campagnes et de la transformation de nos villes grâce à une politique volontariste de construction de la paix, d'animation de la démocratie locale, de la promotion de la décentralisation comme principe de responsabilité et de solidarité au cœur d'un autre choix de civilisation telle que je viens de le définir. Au fond, l'avenir est dans notre pouvoir créateur. Dans le pouvoir créateur grâce auquel nous devons maintenant penser, imaginer, construire et promouvoir une Afrique de l'espérance, pour nos villes comme pour nos campagnes.

Kä Mana

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