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Echos
de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base |
| La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes |
DANS
LA REGION DES GRANDS LACS
Faire un nouveau choix de civilisation pour transformer nos terroirs ruraux Dans la réflexion que je vous propose ici, j'ai l'intention de planter d'abord le décor à l'intérieur duquel se déploient les relations entre le monde urbain et le monde rural dans la société africaine actuelle en général, et dans la région des Grands Lacs en particulier. Je mettrai ensuite en lumière les problèmes fondamentaux qu'il convient d'analyser et de résoudre dans les relations entre ces deux mondes. Je proposerai également quelques orientations indispensables que les pays d'Afrique des Grands Lacs, et plus particulièrement la République Démocratique du Congo, devraient emprunter dans la construction d'une modernité qui permette aux villes et aux villages de libérer de nouvelles dynamiques du progrès humain et du développement durable. Je présenterai enfin cette modernité dans ses dimensions essentielles comme perspective pour vaincre les pesanteurs de la crise des relations entre élites urbaines et élites rurales aujourd'hui.
Pour comprendre les relations actuelles entre le monde urbain et le monde rural en Afrique, il est utile de se rappeler que la logique d'ensemble qui détermine la vie des pays de notre continent est celle du formatage néocolonial et de la malédiction néolibérale, avec ce que cela comporte de dressage servile des élites urbaines et de moulage traumatique pour les habitants de nos campagnes. Formatage néocolonial J'entends par formatage
néocolonial des structures de fond qui conditionnent l'orientation
de l'existence des élites urbaines dans nos pays : une orientation
d'extraversion, d'aliénation et de dépendance par rapport
au mode de vie occidental que les élites africaines ont singé
de matière tragique, en faisant de nos villes le centre d'une modernité
d'où les campagnes sont coupées. Cette option a conduit
nos nations a penser leur développement comme le chemin d'aménagement
des espaces urbains où se concentrent tous les symboles de l'imitation
de l'Occident, sans que l'on s'assure que les élites dirigeantes
avaient suffisamment maîtrisé les arcanes de fond d'où
a jailli la modernité occidentale elle-même, dans ses dynamiques
essentielles : celles d'une société industrielle et marchande
fondée sur une philosophie spécifique des relations sociales
fortement différentes de la société africaine dans
ses normes de base et ses croyances. Dans l'impossibilité de copier
purement et simplement l'Occident qui les fascinent et dans l'incapacité
de rompre avec les logiques traditionnelles qui déterminent encore
nos arrière-pays et nos terroirs locaux, les élites urbaines
nagent entre les eaux, comme dirait V.Y. Mudimbe. Elles vivent dans les
villes qui les coupent des campagnes en même temps qu'elles se sentent
obligées d'affirmer leurs provenances rurales, par un système
de perfusion financière pour les membres de leurs familles sans
que l'espace où vivent ces familles soit doté de toutes
les commodités qui font de la modernité occidentale un monde
fascinant et mirifique. Dans ces conditions, elles créent chez
les jeunes de nos villages l'irrésistible volonté de venir
en ville et d'abandonner les campagnes dans une dynamique d'arriération
profondément dramatique. L'exode rural devient ainsi le symbole
d'une modernité manquée : l'expression de l'incapacité
des élites urbaines extraverties, aliénées et dépendantes
à inventer des harmonies indispensables à un développement
unissant villes et campagnes dans un être-ensemble digne du progrès
humain et d'un bonheur solidaire. Au fond, le formatage néo-colonial
de nos pays rend impossible toute orientation vers une société
de promotion humaine dans des politiques d'invention d'une modernité
africaine, qui élèvent concomitamment le niveau de vie des
habitants de nos campagnes et résolvent les problèmes que
posent à nos villes l'exode rural et ses réalités
des bidonvilles, de misères et d'abandon social caractéristiques
de nos espaces urbains. Devenues des expressions dramatiques d'une modernité
pitoyable et déshumanisante pour beaucoup de leurs habitants, nos
villes manifestent notre incapacité à reconstruire l'Afrique
sur la base d'une éthique de la responsabilité des élites
urbaines dirigeantes face à un monde rural abandonné au
bord du chemin de notre modernité extravertie, aliénée
et dépendante. Cette modernité devra être considérée comme une véritable malédiction dont le système mondial néolibéral actuel accentue les effets nocifs. En effet, dans la dynamique d'une mondialisation qui a imposé à l'Afrique des programmes d'ajustement structurel et des politiques dont les priorités sont ceux du remboursement de notre dette extérieure au détriment des impératifs de santé, d'éducation, d'infrastructures modernes et de progrès solidaire entre les villes et les campagnes, il est illusoire de croire que l'espace néolibéral puisse offrir autre chose à l'Afrique que notre dramatique sous-développement actuel. Il importe peu qu'une certaine élite tire profit de ce sous-développement en participant à un certain niveau d'aisance matérielle qui fait croire qu'elle participe aux plaisirs d'une certaine occidentalisation dont elle s'enchante. En réalité, faute d'une force endogène d'invention de sa propre modernité où les terroirs de nos campagnes puissent être transformés en profondeur, ces élites néocoloniales ne dominent rien de la dynamique néolibérale. Elles subissent les logiques d'un monde qu'elles ne peuvent pas contrôler. Elles se mettent au service d'une orientation culturelle qui casse les ressorts de leur créativité. Elles s'agitent dans les périphéries d'une civilisation dont les réalités quotidiennes montrent à quel point les élites urbaines d'Afrique sont des marionnettes et des pantins d'un mode de vie complètement irrationnel, déshumanisant et insensé. Un mode de vie
complètement désastreux Une double tragédie existentielle En réalité,
la malédiction néolibérale et le formatage néocolonial
ne conduisent qu'à une véritable tragédie existentielle
: - la tragédie de la servilité profonde de nos élites
urbaines qui masquent mal leur insignifiance dans une culture de consommation
égoïste vécue comme une pâle copie du mode d'être
à l'occidentale ; - la tragédie, également, du désarroi
traumatique de nos campagnes dont les habitants n'ont d'autre perspective
que d'aspirer au rêve impossible de " réussir "
la vie à la manière des élites urbaines. Problème de fond : construire une nouvelle modernité africaine Remettre ces logiques en question ne relève pas du registre des contestations rhétoriques ou des résistances passives et stériles au rouleau compresseur de l'ordre mondial actuel. Il s'agit de faire un autre choix de civilisation en Afrique en général et dans les pays des Grands Lacs en particulier. Les choix à faire Un autre choix politique
d'abord. Nous vivons dans une situation où il est de plus en plus
clair que nos politiques néocoloniales et néolibérales
ne nous sont pas seulement imposées de l'extérieur. Nous
les avons acceptées, nous les avons intériorisées,
nous en avons assumé l'esprit dans la mesure où nous ne
faisons rien globalement pour en casser la dynamique dans l'invention
de nouvelles perspectives. Si nous regardons l'orientation de nos options
du développement rien que du point de vue des budgets de nos Etats,
il ne fait aucun doute que la part du lion qui revient aux villes au détriment
de nos campagnes nous enferme dans un non-développement manifeste,
dans un mal-développement chronique, ou plus exactement, dans le
refus du développement qu'Axelle Kabou dénonçait
il y a plus de quinze ans déjà, dans un livre aujourd'hui
célèbre : Et si l'Afrique refusait le développement
? (Paris, L'Harmattan, 1991). Sauf dans quelques pays qui ont tenté
sans succès retentissant de valoriser les campagnes, beaucoup de
nos nations sont engluées dans les diktats du néolibéralisme,
selon un esprit indéniablement néocolonial. Cela ne donne
aucun sursaut créatif à nos campagnes. Nous en arrivons
alors à des drames, comme ceux de la crise alimentaire, qui manifestent
clairement maintenant notre folie dans l'oubli de nos terroirs vitaux,
ces villages et ces campagnes qui auraient dû être la base
de notre développement, comme René Dumont le préconisait
déjà à l'aube de nos indépendances dans son
remarquable livre : L'Afrique noire est mal partie (Paris, Plon, 1967). Dimensions d'une modernité africaine réussie Pour pouvoir faire
le choix d'un développement fondé sur la libération
de nos énergies créatives de nos campagnes, il est indispensable
de penser le destin de nos pays en termes de démocratie locale
et de décentralisation des décisions pour une prise en charge
de nos terroirs vitaux des campagnes par ceux qui ont intérêt
à les développer réellement. Jusqu'à ce jour,
le fonctionnement de nos pays est un fonctionnement de type pyramidal,
avec un sommet situé dans les espaces urbains où sont concentrés
les élites qui pensent le développement de nos nations et
se croient en devoir d'impulser des dynamiques et d'insuffler dans tout
le corps social des idées pour changer l'ordre de choses. Cette
tyrannie de la ville a créé un centralisme inefficace, qui
oublie en fait nos arrière-pays pour construire nos villes tentaculaires
qui ne résolvent aucun de nos problèmes de développement
humain durable. Ces villes s'épandent de manière vertigineuse,
en suçant le sang de tout le pays qu'elles condamnent à
dépérir dans un sous-développement chronique. Ce
modèle centralisateur qui sous-développe nos nations a détruit
notre agriculture en nous faisant dépendre de l'extérieur
pour notre alimentation de base. Il a été incapable de relier
toutes les régions de nos pays dans une sorte de système
de circulation des biens et de personnes, grâce à une pulsation
créative qui ferait que l'espace des Grands Lacs puisse devenir
un vaste marché et un vaste champ de vitalité inventive
pour le développement. Si nous voulons changer profondément
cet espace, il convient de repartir de nos terroirs locaux, de nos campagnes
dont le souffle de créativité devrait s'affirmer dans la
capacité d'organisation et de prise de décision à
l'échelle locale même, à travers l'exercice d'une
démocratie agissante liée aux intérêts des
habitants là où ils vivent. A travers ce système
dynamique de décentralisation créative, ce sont tous nos
pays dans leur ensemble qui seront nourris par des pulsations démocratiques
dont le développement humain durable sera l'effet le plus visible,
dans un impact de fond dont nos Etats bénéficieront dans
leur capacité à changer toute l'Afrique des Grands Lacs. Vers un paradigme endogène de civilisation Vous l'aurez compris : l'enjeu de tout ce que je viens de présenter, c'est, en fait, l'invention de ce nouveau paradigme endogène de civilisation à l'échelle de tous nos pays des Grands Lacs, à partir de nos terroirs locaux comme base du développement humain durable. Une orientation indispensable L'orientation à
prendre dans ce développement n'est pas fondée sur un esprit
d'extraversion, d'aliénation et de dépendance propre à
nos élites urbaines, mais sur les pouvoirs créateurs de
nos campagnes dans la conscience des droits et des devoirs qui devraient
être le moteur d'une nouvelle civilisation. Cette tâche exige
une conversion des mentalités des élites urbaines qui ne
doivent plus se considérer comme l'unique centre d'impulsion de
nos politiques de développement ou les simples pourvoyeurs de fond
pour les parents, les tantes, les oncles et tantes du village, mais comme
des acteurs d'un changement social en profondeur, au profit de nos terroirs
locaux des villages. Il s'agit d'activer le pouvoir créateur de
nos campagnes à partir du choix d'une nouvelle civilisation dont
les élites urbaines au pouvoir doivent développer les énergies.
Une civilisation de la démocratie locale, de la décentralisation
créatrice, de l'organisation de nos terroirs locaux et de la dynamisation
d'une coopération régionale par-delà nos " identités
meurtries et meurtrières ", en dehors de nos inhumanités
actuelles qui ont fait de notre région un véritable enfer
au cur de l'Afrique. Philosophies nécessaires Les esprits pessimistes
seront sans doute tentés de se demander sur quelle base tout ce
rêve que je déploie pourrait reposer. Ma réponse à
cette préoccupation se trouve dans les profondeurs de la pensée
de mon propre pays, la République Démocratique du Congo.
Depuis son indépendance, ce pays a développé et fait
rayonner des philosophies extraordinairement riches pour la transformation
positive de nos sociétés. Des philosophies qu'il convient
de redécouvrir aujourd'hui pour en faire des socles d'une nouvelle
vision de l'Afrique des Grands Lacs, d'une nouvelle vision de l'Afrique
tout court. Les exigences vitales Une telle vision
nous poussera à penser nos campagnes comme des nouveaux lieux d'espoir
pour nos populations, avec la perspective de bâtir des liens d'enrichissement
entre nos terroirs vitaux grâce à un esprit d'inventivité,
de créativité, d'organisation et d'engagement à la
transformation sociale par la base d'une éducation humaine et d'une
animation culturelle appropriées. Education et animation dont la
visée sera de forger un nouveau mental dans le monde paysan : le
mental d'une population qui croit en elle-même, qui organise elle-même
sa lutte contre la pauvreté et pour la prospérité
durable, qui se donne les moyens locaux d'action et contribue à
bâtir des politiques nationales et régionales de développement
grâce à des pressions constantes sur nos gouvernements. Donner une chance à notre rêve Je viens de rêver à haute voix et d'imaginer une vaste utopie que rien ne permet pas encore de valider comme possibilité réelle dans l'état actuel de l'Afrique et de nos mentalités dans la région des Grands Lacs. Je sais cependant qu'aujourd'hui, si le choix était proposé à beaucoup d'Africains entre d'une part, des villages modernisés, où il y aurait l'eau, l'électricité, les écoles, les dispensaires, les infrastructures routières et les possibilités de développement local réel ; et d'autre part, nos villes telles sont aujourd'hui, beaucoup souhaiteraient vivre dans nos campagnes et y travailler à la promotion humaine sur les terres de leurs ancêtres. Beaucoup trouveraient dans la revalorisation de nos campagnes des raisons de vivre et de mourir. Beaucoup verraient d'un autre il nos villes qu'ils souhaiteraient aussi moderniser en profondeur pour qu'elles assument les tâches d'orchestration de notre développement selon la logique des institutions politiques, économiques et socioculturelles non coupées de nos terroirs. Il y aurait un nouvel équilibre de relations entre une civilisation urbaine développée comme lieu d'orientation nationale et régionale, et une civilisation rurale modernisée pour être le moteur du développement local. Un équilibre d'interfécondation vitale s'établirait à partir d'un choix de développement qu'il est indispensable de faire aujourd'hui. Il n'y aurait plus d'un côté des villes désespérantes dans leur mode de vie embrasées d'injustices, d'inégalités, de précarités, d'exclusions et d'abandons sociaux de toutes sortes, et de l'autre des campagnes pitoyablement livrées à un sous-développement chronique, dans la misère et les maladies endémiques, mais un seul et même monde uni dans une dynamique de co-développement différencié. L'Afrique de l'avenir devra se construire selon ce modèle du co-développement vital. Nous en rêvons sans doute tous et toutes. Le problème aujourd'hui est de transformer ce rêve en vision, de faire de cette vision un défi, de transformer ce défi en champ de combat pour transformer notre société.
Comment conclure cette
réflexion ? Par une profonde, une forte conviction qui m'habite
actuellement et que je veux partout partager avec les forces d'intelligence,
de pensée, de culture, de rêve, d'imagination et de créativité
active qui veulent bâtir une autre Afrique dans la région
des Grands lacs comme ailleurs. Kä Mana |
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