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Echos
de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base |
| La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes |
Après
la tempête : Leçons d'un débat intellectuel sur la
situation de l'est de la RDC
Par Kä Mana Elles sont cinq, les leçons que Kä Mana tire de toutes les réactions charriées par son article " Je reviens de Goma ". Il les détaille dans cette réflexion. Il y a quelques jours,
j'ai entrepris de relire attentivement toutes les réactions que
mon article intitulé " Je reviens de Goma "(1), a suscitées
dans l'ensemble de forces intellectuelles congolaises. J'ai En cela, j'ai cherché non seulement à comprendre ce qui était explicitement dit pour ou contre ma lecture des événements de l'Est, particulièrement ma perception de Nkunda, du CNDP, de la condition desTutsi dans notre pays et de nos rapports avec le Rwanda, mais à dégager les non-dits du discours congolais sur le Kivu et à ouvrir l'horizon des solutions que je crois indispensable actuellement. JUGULER LA PEUR QUE NOUS INSPIRENT LE RWANDA ET LES TUTSI Une chose m'a frappé d'emblée. Dès qu'il s'agit de la question des Tutsi sur notre territoire national et des rapports de notre pays avec le Rwanda, le discours et les attitudes des intellectuels congolais s'électrisent et basculent vite dans la rage et dans l'outrance verbale. J'ai eu le sentiment
que, sur cette question, les ressorts de la raison, de la lucidité,
de la recherche patiente de la vérité cèdent vite
devant les affects d'insultes, de dénigrement, de pétitions
de principe et du refus d'écouter une quelconque analyse qui irait
à contre-courant. Pour avoir osé imaginer qu'une autre lecture
des événements et des personnages qui les animent à
l'Est du pays est possible dans un contexte où le manichéisme
est un mauvais conseiller, j'en ai pris pour mon compte en matière
d'invectives et de vomissures. " Professeur du vide ", "
pseudo intellectuel ", " marchand d'illusions ", "
penseur sans consistance ", " traître dégénéré
", " philosophe sans profondeur ", " théologien
corrompu ", " maître d'un verbiage qui se nourrit de l'ignorance
crasse ", " homme de rien ", " naïf manipulé
", les injures m'ont plongé dans une marée dont j'ai
eu des difficultés à me dégager Après la tempête,
je me suis mis à analyser le sens de ces injures. J'ai compris
qu'elles sont l'expression profonde de la peur et d'une certaine haine
irraisonnées que le Rwanda et les Tutsi inspirent aux Congolais
aujourd'hui, à cause des blessures encore à vif dues aux
atrocités que Après avoir été humiliés par les colonnes rwando-ougandaises pendant la marche de l'AFDL sur Kinshasa ; après avoir subi pendant un temps la loi de l'occupation et de la prédation de la part du Rwanda ; après avoir été réduits à l'état de totale impuissance dans un contexte où, tous les jours, le monde entier voit que la RDC ploie sous la menace d'une simple rébellion soutenue par Kigali, nous avons peur non seulement du Rwanda, mais de l'image de nous-mêmes que ce pays nous renvoie dans son miroir, par CNDP interposé. C'est du fond de ce
sentiment d'humiliation que nous avons tendance à parler, avec
d'autant plus de rage et d'amertume que les dernières années
de nos relations avec le pays de Kagame sont surchargées de tragédies
inhumaines. Notre inconscient refuse alors de chercher à savoir
pourquoi un pays que nous considérons comme " petit "
nous réduit à une condition aussi pitoyable pour notre honneur
comme nation. Etant donné que ce Rwanda qui met notre dignité
en pièces est gouverné par un pouvoir dominé par
les Tutsi, ceux-ci sont devenus, au sein de l'imaginaire de certaines
populations du Kivu, une pierre dans notre gorge, une corde qui se resserre
autour de notre cou, le sable mouvant dans lequel nous nous enfonçons,
bref : la concentration de toutes nos rancoeurs, de toutes nos aigreurs,
de toutes nos violences contenues et de toute notre volonté de
vengeance. Nous les voyons alors comme nos ennemis, globalement parlant,
sans aucune distinction. Sans aucune Notre rage nous pousse ainsi à les considérer comme une pandémie, à leur coller tous les défauts des monstres antédiluviens, à les couvrir de tous les noms de rapaces indésirables. Tout le registre des insultes qui ont émaillé le débat que j'ai lancé sur la situation à l'Est relève de cette rage inspirée par la peur. Une peur d'autant plus inquiétante que l'armée rwandaise peut à tout moment revenir sur notre territoire, qu'elle a comme alliée une rébellion qui nous inflige de temps à autre des défaites monumentalement humiliantes, manifestant par là une sorte de supériorité militaire de notre voisin. Supériorité dont nous sentons non seulement qu'elle nous atteint dans notre dignité, mais surtout qu'elle nous enferme, aux yeux du monde entier, dans une sorte d'infériorité farouchement inacceptable. Ne sachant pas comment réagir face à cette infériorisation qui n'est pas que militaire, nous explosons dans les volcans d'injures et d'insultes, dans une vaine impuissance qui doit sûrement prêter à sourire du côté de Gisenyi et de Kigali. Au fond, nous souffrons
de ce que Axelle Kabou a nommé le complexe de Vendredi. De quoi
s'agit-il ? D'un sentiment d'impuissance qui conduisait, dans un roman
célèbre de Daniel Defoë (2), un serviteur J'ai découvert que l'univers des forces intellectuelles congolaises est peuplé, à l'Est de notre pays, d'innombrables " Vendredi ", de grands imprécateurs qui fulminent dans leur imaginaire sans que le Rwanda ou les Tutsi, sur lesquels ils versent leurs laves, ne se sentent concernés ni inquiétés de quelque manière que ce soit. Je considère que le syndrome de Vendredi qui nous a atteint dans notre inconscient, et nous fait réagir selon un profond complexe de peur face au Rwanda, devrait être désormais analysé clairement pour être jugulé en nous-mêmes en RDC. C'est la première leçon que je tire du débat suscité par mon article. POUR L'ALLIANCE DES SANS PEUR Pour juguler cette peur, il est bon de chercher ce qui la constitue vraiment au fond de notre inconscient. A mes yeux, il s'agit avant tout, du côté des populations comme du côté de nos forces intellectuelles, de la peur de voir tourner à nouveau la roue de l'histoire en notre défaveur, avec toutes les atrocités que nous avons déjà subies, sans que les auteurs de ces atrocités puissent payer un jour le joug de leur crime. Il s'agit aussi de
la peur que nous ressentons face à nos propres institutions politiques
et militaires dont nous voyons à quel point elles ne peuvent pas
garantir notre sécurité au sens global du terme, tellement
elles sont déphasées et faibles face aux enjeux actuels
de notre histoire. Quand un gouvernement se lance dans une guerre sans
avoir une armée pour faire cette guerre, cela a un nom : stupidité. Notre peur est également
une peur que le philosophe français Alain Badiou appelle la désorientation
(3). Une espèce de perte de repères dans un présent
qui nous déprime dans notre impuissance, qui nous émascule
dans notre confiance en nous-mêmes et qui n'ouvre aucun avenir sur
une quelconque certitude du salut pour notre pays. Avec une telle désorientation,
nous n'avons de soupape que dans la diarrhée rhétorique
guerrière et dans des éjaculations langagières sans
aucune prise sur les Dans ces conditions, la peur prend la forme d'un sentiment de perdition : l'effondrement de nos possibilités de salut. A ce plan de profondeur, cette peur nous rend complètement fous de rage, " dingues " et " zinzins ", comme dirait le langage populaire, désaxés dans tout notre être et plongés dans un sous-développement mental chronique qui nous fait préférer la haine des autre à la remise en question de nous-mêmes. De l'action de cette peur en nous, je tire la conclusion suivante : il est illusoire de croire que nous allons surmonter ce sentiment de fond par la stratégie d'imprécations guerrières. De telles imprécations sont vaines quand on a en face de soi des ennemis qui savent que vous avez peur et que vous êtes en désarroi, comme les Rwandais le savent à notre sujet aujourd'hui. Ce qu'il faut, c'est ce que Badiou appelle " l'alliance des sans peur ". Entendez par là, dans le contexte actuel des pays des Grands Lacs, non pas des militaires surarmés qui se jettent à corps perdu dans le champ de guerre, mais des forces anti-conformistes qui créent de ponts de réflexion, d'échanges, d'action et de projet pour la paix entre tous les pays des Grands Lacs. Ces forces de convergence pour la paix sont appelées à manifester clairement l'inanité de la guerre, à travers des initiatives rassemblant Congolais, Rwandais, Ougandais et Burundais dans l'ouverture des horizons concrets de construction de nouvelles relations entre nos pays, dans un même espace de prospérité et de bonheur. Je constate que de telles forces manquent cruellement à la région des Grands Lacs, dans la société civile, dans la sphère politique comme dans les communautés spirituelles. Il est temps de les rassembler et de les mettre au travail. C'est la deuxième leçon que je retiens du débat que mon article a lancé. PENSER LE CONGO A PARTIR DES ENJEUX DE L'AVENIR Il est frappant de voir que beaucoup d'intellectuels congolais qui ont réagi à ma réflexion sur l'Est du pays ne pensent le destin de la nation qu'à partir des réalités déjà vécues et des souffrances que nous y avons endurées, sans tirer de cette expérience un grand rêve d'avenir, un beau désir du futur ou une magnifique utopie ouverte sur la flagrance des possibles. Ils se sont appesantis sur mon ignorance, sur les incohérences dont, à leurs yeux, mon texte est tissé, sur des malignités qu'ils trouvent enfouies dans mes présupposés et sur les contradictions de certaines de mes affirmations qu'ils trouvent choquantes et ignobles. Ils n'ont pas vu que tout cela était porté par une certaine idée de l'avenir du Congo dans la région des Grands Lacs, en Afrique et dans le monde. J'admire leur force de rancune, la vitalité de leurs haines, la virulence de leurs rancoeurs et la vivacité de leur volonté de vengeance face à ceux qu'ils considèrent comme nos ennemis. Certains de nos doctes penseurs ont déjà condamné Nkunda et Kagame à mort. Ils désirent même effacer le Rwanda de la carte de l'Afrique. Ils appellent cela réalisme, pragmatisme, refus du pétainisme tropical et lutte contre la capitulation. Ils appellent cela énergie d'affirmation de soi et défense de la grandeur d'un Congo fort et respecté. L'embêtant est qu'aucun d'eux n'est au front contre Nkunda ni engagé dans l'armée congolaise contre le Rwanda. L'arme de l'imprécation sert d'ingrédient à leur discours de façon d'autant plus ostentatoire qu'elle est stérile et inoffensive. Ils ont des certitudes irréfragables sur le mal que notre pays a subi de la part du CNDP et de notre voisin de l'Est. Je les comprends. Tant que les déterminismes sur les meurtrissures du passé et du présent conditionnent leur vision de l'avenir, ils ne peuvent voir cet avenir qu'en tant que continuation du passé et du présent, c'est-à-dire pur règne de la violence et de ses cycles implacables. Je crois que nous avons mieux à faire, malgré les tragédies vécues : nous avons à réfléchir sur les conditions d'un autre avenir, à partir d'une logique d'écoute attentive du discours de nos pires ennemis, en prenant ce discours comme miroir pour construire une autre destinée par une remise en question profonde de nous-mêmes et une discussion franche et approfondie avec ces ennemis à qui nous devrions montrer, par le dialogue, les limites de leur propre vision d'eux-mêmes et des conflits qui nous opposent. Tant que nous ne renvoyons à ces ennemis que nos rancoeurs et notre désir d'anéantissement absolu, au lieu de mettre sur la table de discussion notre volonté de construire un autre avenir avec eux, sur quelle base voulons-nous qu'un dialogue s'installe et qu'un véritable horizon de paix s'ouvre ? Je suis convaincu
que l'heure est venue de solder les effets du mal qui conditionnent actuellement
la vision que beaucoup de Congolais ont de l'Est du pays, pour voir sur
quel socle un avenir de paix est Alors, nous devons être attentifs à toutes les possibilités qu'ouvrent les revendications des autres dans la situation des conflits qui opposent notre pays au Rwanda et à la rébellion du CNDP. Si le Congo se ferme aux enjeux de paix de son avenir pour céder aux sirènes guerrières animées par l'énergie de la vengeance, un jour ou l'autre, à longue ou brève échéance, le Rwanda s'emparera de l'Est du pays et y installera son règne sans aucune résistance, sauf celle des maîtres du pur verbiage-kalachnikof, qui ont convaincu le président Kabila Kabange d'engager des offensives militaires contre Nkunda, avec les résultats édifiants que nous connaissons et dont nous avons tous honte aujourd'hui. Si nous perdons cette guerre, tous ces maîtres de la phraséologie guerrière qui entourent le président pendant que certains d'entre eux filent les renseignements militaires à Nkunda et Kagame, fuiront avec les richesses qu'ils ont accumulées. Richesses qu'ils planquent sans doute déjà dans quelques comptes bancaires en pays sûrs. Le peuple, lui, entrera dans une nouvelle souffrance : on lui imposera de nouvelles élections ; une quatrième République de pacotille naîtra, avec à l'horizon de nouvelles rébellions et de nouvelles guerres. Je veux le dire ici haut et fort : l'enjeu de l'avenir du Congo face au Rwanda n'est ni fondamentalement ni prioritairement militaire. Il réside dans notre capacité à imaginer une paix qui prenne en compte toutes les revendications que le conflit actuel met en lumière, quelle que soit l'idée que nous nous faisons de la validité et de la pertinence de ces revendications. Il ne suffit pas de dire que nous avons déjà négocié pendant longtemps et que cela n'a rien donné. Il ne suffit pas non plus de brandir le programme Amani comme l'unique cadre de solution. Si les négociations antérieures, tout comme le programme Amani, n'ont rien donné, c'est le signe qu'il nous faut chercher la solution ailleurs, dans un champ où nous donnons aux autres les mêmes gages que nous voulons qu'ils nous donnent : les gages de la vérité, de la bonne foi et de l'engagement à casser l'abominable chaîne d'atrocités et de vengeance. A ce plan éthique, je ne suis pas sûr que nous soyons, nous Congolais, meilleurs que le Rwanda et le CNDP, ces forces que nous qualifions de tous les noms d'oiseaux diaboliques. C'est là la troisième leçon que je tire du débat que mon article sur la situation de l'Est du Congo a suscité dans l'intelligentsia congolaise. LE COMBAT EST ETHIQUE ET SPIRITUEL AU CUR DES ENJEUX POLITIQUES ET ECONOMIQUES Vu du point de vue
des enjeux de l'avenir du Congo et de la région des Grands Lacs,
le futur à construire ne devrait pas être imaginé
sur la seule base des intérêts politiques et économiques.
Beaucoup d'intellectuels congolais ont une grille essentiellement politique
et économique du conflit. Ils sont réfractaires aux considérations
qui laisseraient affleurer des préoccupations purement éthiques
et Nous croyons tellement à ces principes qu'ils sont devenus notre grille de lecture de la réalité, le fond du paradigme à partir duquel nous réfléchissons et structurons notre vision du monde. Aujourd'hui, englués dans ce paradigme qui a tendance à devenir une véritable dictature de la pensée unique, nous avons quelques convictions et énonciations de base à travers lesquelles nous voyons le Rwanda et le CNDP. Il ne serait pas sans intérêt de les rappeler clairement ici, pour mieux les tirer du fond de notre inconscient où elles brûlent et orientent nos modes de pensée. Voici ces convictions caustiques et ces énonciations virulentes : - Kagame est un Hitler tropical, le maître de tous les crimes et le chef d'orchestre de toutes souffrances dont la région de l'Est est accablé. - Les Tutsi doivent être renvoyés chez eux, au Rwanda, parce qu'ils sont nuisibles pour notre patrie, depuis qu'ils sont chez nous et surtout depuis qu'ils ont amené les maléfices du génocide rwandais sur notre territoire. - Nkunda est un abominable criminel de guerre, sans foi ni loi, un bandit de grands chemins, un tueur, un violeur, un assassin dont la parole et les engagements n'ont aucune crédibilité. - Kagame, les Tutsi et Nkunda sont les pièces maîtresses d'un complot international dont le Congo est victime à cause de ses richesses infinies. - Ce complot diabolique fomenté depuis les Etats-Unis a pour projet de dépecer le Congo, d'en livrer une partie pour une meilleure exploitation à un pouvoir politique proche du Rwanda, en vue de la rentabilité économique maximale qu'exige l'économie de marché. Tant qu'un penseur congolais répète les articles de ce Credo largement partagé sur notre territoire, il est apprécié par un vaste pan de notre intelligentsia. Il est crédité d'une bonne vision politique et économique du problème de notre nation. Si, en revanche, il émet quelques doutes sur certains éléments de cette profession de foi ou sur la signification d'ensemble de cette idéologie structurante, en fonction d'une autre grille d'analyse de nos réalités, il suscite un silence gêné chez certains de ses collègues et soulève les foudres de certains bien-pensants congolais qui l'accusent de tous les crimes. Imaginons aujourd'hui
un penseur congolais qui dirait : "J'étais au Rwanda, je n'ai
pas vu des camps de la mort ni des fours crématoires ; je n'ai
vu ni bataillons d'exterminateurs ni trains en route pour la De même, si un penseur congolais affirme que la personnalité de Nkunda ne se réduit pas à celle d'un criminel de guerre et que cet homme porte en lui des aspirations, une vision et des préoccupations qui valent la peine d'être entendues pour la construction d'un Congo paisible, ce penseur sera directement passible d'une condamnation médiatique immédiate dans notre pays. Pour cause d'admiration indue à l'égard d'un tueur à gages. S'il ajoute que, d'après tous les témoignages, les populations sont plus en sécurité dans la zone qui est sous le contrôle de Nkunda, que dans les camps de réfugiés sous contrôle gouvernemental, sa condamnation se transformera tout de suite en exécution capitale, parce qu'il n'aura pas témoigné de massacres, viols, exécutions sommaires et barbaries quotidiennes dont le discours congolais a besoin pour tonifier son agressivité guerrière et booster son désir de tuer Nkunda et Kagame immédiatement. J'imagine que le résultat serait le même si notre penseur affirmait que la haute finance internationale et les conglomérats militaro-industriels ne sont pas les seuls responsables de nos malheurs et que notre idiotie, notre stupidité, notre étourderie et notre imbécillité nationales sont pour beaucoup dans le processus de notre propre destruction que nos propres compatriotes animent eux-mêmes aujourd'hui. Ce serait aussi le même résultat si notre penseur voyait dans le dépeçage du Congo un processus qui ne pourra réussir que si les complicités congolaises s'y investissent ardemment et vendent leur pays comme nous avons vendu les mines du Katanga de la manière la plus opaque et la plus lamentable pour un pays qui se nomme Congo " démocratique. " Lorsqu'on ne voit nos réalités qu'à partir d'une grille politique et économique, on ne peut pas accepter un autre discours que celui de la pensée unique congolaise actuelle concernant le Rwanda et le CNDP. Le manichéisme y règne en maître : on a d'un côté les compatriotes qui défendent la nation et ses intérêts politico-économiques, et de l'autre, les ennemis qui nous veulent du mal et cherchent à nous détruire pour se nourrir de nos gigantesques richesses. Je crains que cette grille oublie la complexité des mécanismes du bien et du mal dans chaque personne et dans les affaires humaines. Il n'y a pas d'un côté le bien absolu, et de l'autre le mal absolu. Il y a le bien et le mal entremêlés et tout le travail éthique et spirituel consiste à juguler le plus profondément possible le mal pour que le bien devienne, le plus possible, le principe de structuration de nos affaires humaines. Il convient pour cela de développer un profond sens du discernement qui puisse nous faire travailler ensemble sur la construction du bien comme base d'un nouvel ordre social, avec ce que cela exige de vigilance permanente et de sensibilité aux intérêts des uns et des autres. Pour ce faire, les préoccupations éthiques et spirituelles devraient être le plus profondément possible intégrées dans les conflits politiques et économiques. C'est la quatrième leçon que je tire du débat sur la situation à l'Est de la RDC. LA NON-VIOLENCE EST PLUS FECONDE QUE LA VIOLENCE La cinquième
leçon, c'est la fécondité d'une approche non-violente
de nos problèmes face aux tentations et aux pesanteurs de la violence
qui ont tendance à emballer un certain discours congolais. Lorsque
j'ai affirmé que la violence est stérile comme voie de solution
aux problèmes de l'Est, un grand intellectuel congolais qui vit
en Afrique du Sud m'a répondu fermement pour me dire que je me
trompais, qu'il nous fallait une guerre afin d'obliger nos ennemis à
négocier, que seul le "fight and talk " était
notre chemin et que le Président de la République avait
raison de lancer l'offensive foudroyante et finale contre la rébellion. Après Mushake,
après Rumangabo, il faut être de mauvaise foi pour continuer
à envoyer nos militaires démotivés se faire massacrer
comme des lapins tout simplement parce qu'on veut absolument " fight
and talk ". Cela n'a aucun sens. Nous faisons massacrer les nôtres
pour rien du tout, à partir d'une mauvaise vision du monde qui
fait de la violence le fin mot des relations humaines et le fin des fins
des enjeux géostratégiques. Or la violence n'engendre que
la violence. Elle crée Il aurait fallu, après cela, construire une grande armée dont le but n'aurait pas été d'aller faire la guerre, mais de dissuader tout voisin, dont la maison est en verre, de déclencher une guerre qui lui serait catastrophique à lui-même. Depuis De Gaule, tout le monde connaît cette théorie de la dissuasion, sauf au Congo où nos généraux en sont encore au " fight and talk ", avec le ridicule de vouloir faire la guerre sans avoir une armée ou de vouloir parler avec les autres en leur mentant tout le temps sur nos propres intentions qu'ils connaissent et anticipent parfaitement. J'ai été surpris de la place qui a été accordée dans le débat à ce que j'ai dit sur la personnalité de Nkunda non pas telle que je la connais, mais telle que ses partisans honnêtes et crédibles me l'ont décrite. On m'a fait endosser ce portrait des partisans au détriment de deux éléments de ma thèse centrale. A savoir que la démocratie véritable est notre arme de combat non-violent contre tout éventuel agresseur du pays et que le projet d'une nationalité régionale dans les pays des Grands-Lacs, au-delà des identités ethniques aujourd'hui meurtries et meurtrières, est notre seul avenir crédible. Pourtant, c'est à partir de cette vision que j'ai analysé le conflit de l'Est, en mettant en veilleuse les souffrances du passé et les meurtrissures d'aujourd'hui. Cette vision a contre elle nos ethnismes étriqués et nos nationalismes néocoloniaux. Nous ne voyons pas encore à quel point ce sont ces ethnismes et ces nationalismes qui nourrissent la guerre autant que la guerre les nourrit. Un cercle vicieux s'est ainsi fermé dont nous ne pouvons casser les ressorts qu'en optant pour l'identité supranationale et la démocratisation décentralisée de nos espaces de vie. Quand je vois comment la guerre de l'Est nous inflige de nouvelles haines, de nouvelles meurtrissures et de nouvelles souffrances après Mushake et Rumangabo, je me convaincs plus vigoureusement encore de la fécondité, de la validité, de la pertinence et de la justesse de ma vision. J'espère que l'histoire me donnera raison et qu'un jour ou l'autre, la région des grands Lacs sera une région paisible, où les villages, les ethnies et les pays vivront ensemble en féconde convivialité créative. Le plus important face à ce défi, c'est " de se sentir en charge du monde de demain ", comme dirait Albert Jacquard (4).C'est cela que je souhaite à toutes les forces intellectuelles de la RDC. Notes (1) Le Potentiel du
11 octobre 2008. Droits de reproduction et de diffusion réservés © Le Potentiel 2005 Usage strictement personnel.
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Mise
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quotidien Le Potentiel |
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