Echos de Goma et d'ailleurs
actualité analysée à partir de la base
La paix négociée de manière crédible est plus féconde qu'une guerre menée dans une barbarie sans bornes
Réduction dramatique des liquidités sur la place financière de Goma : Triste fin d'année pour les petits épargnants.

Depuis le 29 octobre 2008, date à laquelle des soldats FARDC qui avaient déserté le front s'étaient répandu dans la ville en tirant en l'air et en pillant, la peur des conséquences de la guerre a atteint le seuil de la panique à Goma. Et depuis lors, les membres des coopératives d'épargne et de crédit, COOPEC, vont de surprises en surprises, toutes plus désagréables les unes que les autres. Quand les uns n'ont plus le droit de retirer de leurs comptes des montants supérieurs à un certain plafond, d'autres voient l'accès aux locaux de leurs COOPEC limité à une heure ou deux dans la journée. Ailleurs, le client trouve fermées les portes de sa maison d'épargne. Et la ville de Goma n'est pas la seule à avoir ce triste privilège. La Radio Télévision Nationale Congolaise, captée à Goma, rapporte le cas de la fermeture sans préavis de la COOPEC C.C.R. / Agence de Kisangani où plus de 2000 clients auraient déposé plus de 1.000.000$US auxquels ils ne peuvent plus accéder. Ces clients viennent de dépêcher une délégation à Kinshasa dans l'espoir de récupérer leur argent par l'influence du parlement national. Et, selon la radio onusienne OKAPI, citant le Secrétaire du Syndicat des patrons, FEC / Ituri, en Province Orientale, l'enregistrement des clients, qui déclarent leurs avoirs bloqués dans les COOPEC fermées de Bunia, aurait débuté ce mercredi, 26 novembre 2008. Cette source vient d'illustrer ses propos par le cas de l'une des COOPEC concernées qui aurait son siège à Butembo au Nord-Kivu.

Un sévère assèchement des liquidités frappe donc a place financière de Goma. Même les banques, y compris l'agence locale de la Banque Centrale du Congo, n'échappent pas à la crise. Comment se présente-t-elle ? D'où vient-elle ? Comment anticiper l'exaspération des clients qui, très bientôt, ne pourront plus accéder à leurs épargnes ? Dans les hall des COOPEC à Goma, des mots comme ''marche'' ou ''casse'' sont de plus en plus lancés dans la bousculade lors des retraits des fonds épargnés. Que faire pour prévenir l'explosion qui se profile à l'horizon ? Assurément, les fêtes de la fin de l'année 2008 risquent d'avoir un goût très amer pour les épargnants de Goma qui touchent du doigt ce qu'on appelle une crise financière.

Coopec et clients dans le contexte de guerre à l'Est de la RDC.

La psychose de la guerre motive un certain nombre de comportements :
- Plus de 90% des mouvements journaliers dans les comptes des clients ne sont que des retraits.
- Les clients choisissent de sécuriser leurs avoirs eux-mêmes, soit en les thésaurisant chez eux soit en les délocalisant vers le Rwanda jugé plus sûr.
- Dans chaque Coopec, 80% du montant total de l'épargne collecté à garder à la disposition des clients pour les mouvements journaliers sont presque épuisés. Il ne reste que les 20% que chaque Coopec est légalement autorisée à donner en prêt à ses clients.
- Les guichets des Coopec installées en zone de guerre sont fermés.
- Comme c'est pendant la guerre, les débiteurs ne s'empressent pas de payer. L'échéance dépassée, le crédit devient ''délinquant''. De ce fait, les fameux 20% sont constitués en majorité de crédits délinquants.
- Les grands épargnants étant les clients les plus craintifs, ils soldent leurs comptes. Les Coopec où ils forment la majorité de la clientèle ferment déjà leurs portes les unes après les autres.
- Il est quasi impossible pour ces Coopec de réaliser les hypothèques pour se faire rembourser parce que les acheteurs potentiels ont leurs épargnes dans des institutions financières frappées elles aussi par la crise.
- L'Etat, le plus grand bailleur des fonds, de par les salaires qu'il paye et les dépenses qu'il effectue, connait la baisse et parfois la disparition de ses recettes dans les zones de guerre dont la superficie ne cesse de s'accroître.

En plus, le secteur de la micro finance de Goma exporte ses difficultés dans tout le pays. Pour ne citer que ces exemples, à Kisangani dans la province Orientale, 4 Coopec sur 6 sont des agences des Coopec de Goma. Goma a déjà ouvert 6 Coopec à Bukavu au Sud-Kivu. Les 4 plus vieilles Coopec de Kindu au Maniema sont des filiales des Coopec de Goma. Là-bas, il a suffi que la rumeur annonce un prétendu déplacement de la guerre de Goma vers Kindu pour inciter les clients de la COOPEC Kuna Tumaini, agence de Kindu, à retirer tout leur argent obligeant ainsi cette Coopec à fermer ses portes.

Une catastrophe aux racines financières.

A part le non-remboursement des crédits, la crise dans certaines Coopec a été accentuée par le non respect des règles de la bonne gestion. Les crédits ont été distribués sans tenir suffisamment compte de l'exigence de la solidité des dossiers présentés. Mais, malgré cela, la cause principale demeure ce que l'adage financier résume dans la formule : " L'argent n'aime pas le bruit des bottes ". La guerre arrête toute activité économique normale. C'est donc en toute logique qu'on voit les banques congolaises s'empresser de sécuriser leurs fonds à Gisenyi ou à Kigali.

La crise actuelle est aussi le résultat du pourrissement de certaines situations touchant au circuit des affaires et de la monnaie :

1990 : Toutes les Coopec de Goma sont presque fermées suite à la très forte dépréciation de la monnaie ''Zaïre'' et à la mégestion.
1996 : La guerre de l'AFDL perturbe la vie socio économique.
2002 : L'éruption volcanique à Goma rase tout le centre des affaires. Les Coopec qui n'auront pas réussi à bénéficier d'un coup de pouce de l'extérieur ne se relèveront pas.
Mars 2008 : Le gouvernement porte un coup sévère au commerce minier à l'Est de la RDC d'abord en interdisant l'exploitation de la cassitérite à Walikale ensuite en revoyant à la hausse la taxe d'exportation des minerais, juste avant la chute du cours mondial de la cassitérite après celui du coltan. Le mouvement de transfert des devises est interrompu. Le niveau de la commande des minerais baisse. Le transfert des devises vers Goma, pour honorer les commandes, se raréfie. Les comptoirs ayant été fermés, les hommes d'affaires sont en difficulté pour rembourser les crédits contractés auprès des Coopec et continuer leur commerce.
Juin 2008 : Invasion de ''Dutch International''. Ce montage financier parvient à soustraire 13 Millions $US du capital circulant à Goma. Cette fuite des capitaux s'effectue sous l'œil complaisant de l'autorité politico administrative.
Octobre 2008 : La guerre est aux portes de la ville de Goma. Le mouvement de retraits s'intensifie. Les coffres des Coopec et des banques se vident à vue d'œil.

Les risques d'une explosion à court terme.
- L'assèchement des liquidités dans les Coopec et les banques de Goma étant déjà perceptible, les épargnants risquent de lancer des actions violentes pour tenter de se faire servir.
- Le manque d'argent et donc de moyens pour vivre risque d'exacerber le manque de nourriture et la dégradation du cadre de vie des citoyens congolais et causer l'échec de tous les programmes de lutte contre la malaria, le sida ou la pauvreté.
- Certaines Coopec ferment déjà leurs portes. D'autres risquent de leur emboîter le pas ne serait-ce que parce qu'elles sont inter dépendantes.
- Le bradage des marchandises risque de suivre la baisse des moyens de payement et du pouvoir d'achat des clients. Partant, les commerçants endettés risquent de vendre à perte et donc de ne plus disposer de fonds à épargner ou pour honorer les échéances des crédits.
- La psychose risque de se poursuivre et même de s'aggraver suite aux effets conjugués de la crise financière mondiale et de la guerre locale.

Des opportunités pour s'attaquer à la crise.
" La majorité des Coopec ne sont pas encore en banqueroute. Elles n'en sont pas loin, mais une réaction rapide peut encore les sauver.
" La culture de l'épargne est entrée dans les mœurs à Goma. Les petits épargnants sont toujours très nombreux à fréquenter les Coopec.
" Le PNUD dispose des fonds PASMIF (Programme d'Assistance au Secteur de la Micro Finance) dégagés par quelques pays européens pour appuyer le secteur de la micro finance à l'Est de la RDC. Cet argent pourrait être décaissé à travers une société de refinancement qui mettrait à la disposition des Coopec de l'argent frais pour régulariser leur trésorerie par des prêts remboursables en 3 mois.
" Le secteur de la micro finance au Nord-Kivu dispose toujours d'une expertise qui le rend crédible.
" Les projecteurs de l'actualité sont aujourd'hui braqués sur l'Est de la RDC. Les fonds de l'aide humanitaire internationale pourraient servir à la distribution des vivres, des non vivres et des micro crédits.
" Travailler avec les Coopec n'est pas désintéressé. C'est s'enrichir et enrichir les autres.

Nos recommandations :
1. Aux opérateurs politiques :
- Inscrire la crise financière au Nord-Kivu aux débats de l'Assemblée Provinciale pour identifier des mesures que le gouvernement provincial pourrait mettre en œuvre et sur lesquelles il serait interpellé.
- Initier une réflexion débouchant sur les moyens de mettre l'Etat congolais et spécialement le gouvernorat de la province du Nord-Kivu devant ses responsabilités pour prévenir un nouveau laisser-aller comme celui qui a prévalu dans l'affaire DUTCH INTERNATIONAL.
- Inscrire au Conseil National des Ministres la conception et la mise en œuvre d'un programme de lutte contre les effets pervers de la crise financière mondiale sur la situation en RDC à l'instar du Programme Multisectoriel de lutte contre la pauvreté ou le Sida. Pour nous, la priorité devrait être le refinancement des Institutions de la Micro Finance pour que les populations réelles sentent les effets de cette politique.
- Privilégier les solutions financières en renonçant au recours systématique à l'emprisonnement des responsables des Coopec en difficulté ; le refinancement ou la recapitalisation aideraient les Coopec à améliorer leurs capacités de décaissement. Sceller les portes d'une Coopec ne remet à personne son dû.

2. A la Banque Centrale du Congo :
- Injecter de l'argent frais dans le circuit de la micro finance quitte à le récupérer à un taux d'intérêt supportable pour des Coopec affaiblis.

3. Aux médias :
- Eclairer les épargnants sur la situation qui prévaut dans le secteur de la micro finance au Nord-Kivu et ailleurs dans le pays.
- Procéder à l'éducation populaire sur les placements financiers.

4. A la Communauté humanitaire :
- Traiter l'assèchement des liquidités sur les places financières du Nord-Kivu comme l'une des causes ou conséquences majeures des catastrophes humanitaires dans cette province.
- Orienter une partie des fonds d'urgence vers le micro crédit pour faire face aux catastrophes consécutives au manque de moyens pour vivre.
- Convaincre le PNUD de continuer l'expérience du PASMIF en l'orientant cette fois-ci vers l'octroi des fonds à distribuer comme crédit au lieu de la formation seulement comme cela a été le cas jusqu'à présent.

5. Aux Hommes d'affaires :
- Arrêter l'hémorragie financière vers l'étranger pour viabiliser leur patrie.

Goma, 30 novembre 2008.

Léopold Rutinigirwa, CREDAP / Pole Institute.
Adrien KATSOMYA, CREDAP / Pole Institute.
Moïse KIBUMBA KIZA, CREDAP / Pole Institute.
KUBUYA MUHANGI, CREDAP / Pole Institute.
Prosper Hamuli - Birali, Information / Pole Institute.
Ghislain KAPAMBA, CERP GALA LETU.
Paul MITSINDO MUTAKA, EMCO.
Jonas MUBAWA, RAMIF - NK.


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